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| De HellJohn | Note : 8/10 |
"Carrie" a t-il vieilli ?
Question première : "Carrie au bal du diable" a-t-il vieilli ? Le film illustrant une jeunesse bien de son temps, à la mode (années 70’ style), le film a inévitablement prit un petit coup de vieux, mais finalement pas tant que ça. Même pendant la scène du bal, ça passe plutôt bien, je trouve. La maestria du réalisateur évite le kitch en se concentrant avant tout sur la tension, sur le drame qui se prépare. La scène de la danse entre Carrie et Tommy aurait ainsi pu être ridicule, mais De Palma la transcende par un plan séquence à donner le tournis.
L’une des forces du film, c’est ce mélange de romantisme et d’horreur. Une scène représente parfaitement la transition de l’un vers l’autre, au début. Un magnifique plan séquence parcourant les vestiaires des filles : un travelling latéral fait défiler devant nous les rangées de casiers et les filles nues ou s’habillant, puis s’avance dans un des couloirs, se faufile entre les filles et à travers la vapeur pour atteindre Carrie en train de prendre sa douche, seule (personne autour d’elle), séparée des autres. De Palma enchaîne alors les plans sur son personnage en train de se doucher, avec une certaine complaisance qui renvois aux films érotiques. Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette séquence, inattendue et osée à ce stade du récit, est une belle illustration de toute l’œuvre de De Palma, le passage de la « vulgarité » à l’intime. La scène évoque clairement les films érotiques de l’époque (que De Palma abordait également dans ses premiers films) : l’ambiance, les filles nues qui s’amusent au ralenti (le coté vestiaire pour filles ajoutant le fantasme lesbien et une humidité excitante), la lenteur du plan, la musique onirique de Pino Donaggio, la lumière claire voir lyrique, les plans sur le corps nu de Sissy Spacek en train de se savonner, et enfin ce coté voyeurisme si cher au cinéaste. Par « vulgarité », je veux dire érotisme et voyeurisme. De Palma passe donc de la vulgarité à l’intime (Carrie sous sa douche, innocente, pure, seule) rien que par le biais de sa mise en scène, là est toute sa virtuosité. Ainsi, De Palma développe en quelques secondes une incroyable sensualité fiévreuse, une image quasiment fantasmatique (ce qu’il fera dans bien d’autres films de sa carrière, de "Body Double" à "Femme Fatale") aussi bien générale (les filles en groupe) qu’intime (Carrie), pour finalement, via l’apparition du sang (Carrie découvre sous la douche ses règles, mais elle ne sait pas encore ce que c’est), devenir horreur et cruauté. L’érotisme est brisé et le voyeurisme, si berçant auparavant, prend ici une forme cruel, toutes les filles vues précédemment (celles qui étaient si excitantes et anonymes) se moquant de Carrie (qui reste nue durant toute la scène) et la repoussant alors qu’elle demande de l’aide. C’est d’ailleurs plus par sa cruauté que par sa sensualité que le film se distingue. Vers la fin du film, la scène du bal, plus longue mais également introduite par un plan séquence, répondra directement à cette séquence : d’abord romantique et idyllique, et publique comme la séquence des vestiaires, elle prendra une tournure horrifique avec l’apparition, là encore, du sang (le sang de porc versé sur Carrie), mais cette fois-ci Carrie laissera exploser sa colère, là ou elle était terrifiée dans les douches, comme une sorte de revanche. Assurément les deux grandes scènes de "Carrie au bal du diable". "Carrie au bal du diable" est certes le premier film commercial du cinéaste et une fidèle adaptation du roman de Stephen King (à quelques écarts près, par exemple dans le roman, Carrie détruit toute la ville ce qui, bien évidement, ne pouvait pas être dans le film, faute de moyens), mais il reste un film 100% De Palma (comme tous ses autres films, d’ailleurs).
C’est donc par sa cruauté que le film de De Palma laisse naître un sentiment de malaise. Pas vraiment de la peur, du moins plus de nos jours, mais notre impuissance de spectateur face à une tragédie en marche est décuplée quand on sait déjà ce qui va se passer (encore plus pour ceux qui ont lu le livre de Stephen King, ce n’est pas mon cas mais je connaissais déjà la fin quand même), et c’est bien cela qui devient presque dérangeant. S’instaure ainsi une véritable tension au fur et à mesure que le piège se referme sur Carrie (d’où l’utilité des scènes qui s’attardent sur les jeunes qui préparent le plan, d’autant plus qu’ils n’ont pas tous le même en tête), jusqu’à atteindre son paroxysme lorsque le fameux sot se renverse sur Carrie. Le silence règne, avant le massacre. Cette montée en puissance permet à De Palma de faire éclater son style (on retrouve dans cette scène nombre de ses tics : split-screen qui rendent une parfaite impression de chaos et de désordre, filtres de couleur, ralentis violents, effets sonores en osmose avec les images…), ce qui donne lieu à la scène culte que l’on sait même si, sentiment personnel, j’espèrerais qu’elle soit plus longue et plus violente. Mais la cruauté devient dans "Carrie" parfois caricaturale (ou datée, ce qui revient au même) : les filles qui hurle de rire en se moquant d’une Carrie nue ou la mère bigote de Carrie complètement illuminée par god & Cie, j’avoue que ça m’a un peu gêné. Ces clichés (on peut aussi citer l’orage qui gronde quand Carrie dit à sa mère qu’on l’a invité au bal), qui n’en étaient sans doute pas à l’époque ou le film est sorti, amoindrissent l’impact du film. C’est surtout en cela que le film a vieilli : pas dans son look ni dans ses thèmes, mais simplement pour ces quelques scènes qui renforcent trop le malheur de Carrie. Oui, pauvre Carrie que personne n’aime et dont tout le monde se fout (même les tags sur les portes l’insultent, et elle le sera même après sa mort), pauvre Carrie qui doit subir une mère folle qui la séquestre au nom de Dieu (la scène ou la mère apprend que Carrie a eu ses règles est pour le coup tellement appuyée qu’elle en perd de sa force)…On ressent bien de la compassion pour la jeune fille, et c’était le but.
Car c’est bien sur le malheur de Carrie que Brian De Palma s’attarde. Après la scène des vestiaires (donc après les premières règles de Carrie), le cinéaste adopte une narration d’une simplicité déconcertante, dont la linéarité ne fait que renforcer l’aspect tragique. Une narration pure, à l’image de Carrie, qui mène droit à l’inévitable sans que l’on puisse faire quoique ça soit. Ca va même un peu trop vite jusqu’à la scène du bal, De Palma ne s’attardant guère sur le pouvoir de télékinésie de Carrie (un pouvoir qu’il développera bien plus dans "The Fury" en 1978) et négligeant certainement certains points du roman de King. Il préfère mettre en avant son personnage plutôt que son pouvoir (au contraire du "Dead Zone" de Cronenberg, également une adaptation de King), rendant ainsi son film plus humain, plus sensible et moins horrifique. La violence est d’ailleurs finalement peu présente tout au long de "Carrie au bal du diable", mais elle est intérieure, contenue dans Carrie. Et c’est dans un quart d’heure de fin éprouvant qu’elle explosera, faisant entrer le film dans les grands chefs d’œuvres de l’épouvante, et ce grâce à une succession de superbes scènes hallucinés (le chaos du bal, Carrie qui expédie Nancy Allen et Travolta, Carrie qui rentre chez elle, Carrie qui prend un bain, Carrie contre sa mère, la maison qui s’écroule, et le rêve / cauchemar de la jeune fille qui ne voulait que l’aider) à partir de la séquence du bal. Mais que reste-il entre ce quart d’heure intense et l’introduction virtuose (deux scènes qui se répondent) ? Le portrait d’une jeune fille mal dans sa peau mais qui se découvre, et l’illustration de la jeunesse de l’époque (De Palma s’attarde pas mal sur les autres jeunes), une jeunesse pas si cruelle (même si certes méchante face à la différence) puisque le couple Tommy / Sue ne veut qu’aider la jeune fille bien que l’on doute de leur sincérité au début, là ou le couple Billy / Chris ne désire que se venger et l’humilier (voir même la tuer). Et une jeunesse pas si différente de celle d’aujourd’hui, finalement. De ce coté-là, "Carrie au bal du diable" supporte bien le poids du temps, De Palma abordant indirectement des messages universels et ajoutant quelques touches d’humour. Le film a certainement perdu de son impact en devenant si célèbre (c’est sans doute pour cela que certains éléments du film semble être devenus des clichés), mais pas de sa puissance intérieure.
Sissy Spacek (qui était alors la femme du décorateur) se fait connaître du grand public avec ce film (bien qu’elle était l’année précédente à l’affiche du grand "La Ballade Sauvage" de Malick), faisant de Carrie un personnage mythique et intense, entre fragilité et force dévastatrice (inoubliable regard de folie lors du carnage au bal, l’actrice est littéralement en transe). On remarque aussi quelques jeunes acteurs comme William Katt (le héros de "House", Sundance Kid dans "Les Joyeux débuts de Butch Cassidy et le Kid" de Richard Lester et l’un des surfeurs de "Graffity Party" de John Milius) dans un rôle ambigu, puisqu’on ne sait jamais s’il est vraiment sincère quand il parle à Carrie, Nancy Allen (ici très jolie, elle retrouvera De Palma pour "Pulsions" et "Blow Out") en salope intégrale, et Amy Arving (qui sera aussi à l’affiche de "The Fury" de De Palma et de la suite moyenne de "Carrie", "Carrie 2 : la Haine", dans lequel son personnage meurt de façon fort ridicule). John Travolta n’a qu’un rôle secondaire sans grand intérêt (ça ne sera pas le cas dans "Blow Out"), même si ses scènes dans la voiture avec Nancy Allen sont excellentes. Tous ces jeunes acteurs avaient passé le casting pour "Carrie" en même temps que celui pour "La Guerre des étoiles", une double audition qui a finalement révélé de nombreux talents…On retrouve aussi dans "Carrie" la plus expérimentée Piper Laurie (qui n’avait alors rien tourné depuis "L’Arnaqueur" en 1961 !), dont la prestation ici outrancière et caricaturale (il faut la voir poursuivre Carrie avec un couteau et un sourire dément) en a pourtant marqué plus d’un. Elle a d’ailleurs été nominée à l’Oscar pour ce rôle ("Carrie" est l’un des premiers films d’horreur à avoir été représenté aux Oscar) auquel elle a d’ailleurs beaucoup apporté. Coté récompense, le film est aussi reparti avec le fameux Grand Prix d’Avoriaz en 1977.
Je n’ai donc pas vu le chef d’œuvre que j’attendais (surtout par rapport à d’autres films de De Palma) mais "Carrie" reste une belle œuvre d’épouvante baroque (mais pas gore ni vraiment violente), symbolique (surtout vers la fin, le lien avec la religion étant même un peu trop poussé), mais aussi délicate et fragile à l’image de son personnage ("Carrie" met cependant l’accent sur le pouvoir d’envoûtement de la femme, pas seulement pour la rage de Carrie, mais aussi parce que Billy / Travolta et Tommy / Katt font juste ce que leur copine leur demande, ils sont soumis), soutenue par la superbe et célèbre musique de Pino Donaggio (à quelques coups de violons stridents près, un peu cliché ça aussi, mais c’est normal puisque c’est un hommage à la musique de Bernard Hermann pour "Psychose" ; le film de De Palma fait également référence à ce film ailleurs puisque les personnages vont au lycée Bates) et cette réalisation toujours aussi impressionnante par son audace (plus que la séquence du bal, cette séquence dans les vestiaires des filles est, je pense, l’une des plus belles séquences que De Palma ait tourné). Plus drame que film fantastique (disons plutôt « drame surnaturel d’épouvante »), "Carrie au bal du diable" est oppressant sans être effrayant. Mais "Carrie au bal du diable" serait-il aussi célèbre sans ses deux séquences clés (l’introduction et la fin) ? C’est moins sûr…
7,5 / 10
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