Un des meilleurs films du cinéaste et de 2006
C’est pour se libérer de la production houleuse de son décevant "Les Frères Grimm" que Terry Gilliam réalise de son coté, juste après le tournage des "Frères Grimm", ce "Tideland" (adapté d’un roman de Mitch Cullin, qui a suivi l’écriture du scénario), sans aucun producteur pour lui mettre des bâtons dans les roues (Gilliam ayant toujours eu des rapports conflictuels avec les producteurs), et avec un minuscule budget (le projet a été difficile à financer). Il en résulte un film complètement dingue comme Gilliam n’en avait pas réalisé depuis bien longtemps.
"Tideland" commence un peu maladroitement, Gilliam n’évitant pas les clichés du rocker drogué et illuminé (Jeff Bridges, halluciné), de sa femme vulgaire et autoritaire (Jennifer Tilly, dans un rôle de camée qui lui va un peu trop bien), et de la fillette (Jodelle Ferland, la fillette sur l’affiche de "Silent Hill") tiraillée entre les deux mais qui s’est accoutumé de cette vie minable (par exemple, c’est elle qui prépare avec soin les seringues pour son papa). Une fille qui semble, comme son père, assez détachée de la réalité et sans réelle notion du bien et du mal (que ce soit à cause de la drogue ou de l’enfance). Mais bien vite, Gilliam intrigue et captive, dés que le père héroïnomane (comprendre : pas lucide un instant) évoque de partir dans un pays lointain avec sa fille Jeliza-Rose. Il suffira que la mère meure d’une overdose pour que le père et la fille (l’un paniqué, l’autre paisible et absolument pas choquée de la mort de sa maman) débutent leur voyage. Direction : la vieille ferme isolée de la grand-mère de Jeliza-Rose. Là peut commencer le vrai délire de Terry Gilliam.
Un délire pas si foutraque qu’on aurait pu le penser. Au contraire, en illustrant le séjour de la fillette dans cette ferme, séjour qui prend des airs de voyage fantastique, Gilliam fait preuve d’une étonnante fluidité et ne part pas dans tous les sens comme il l’a déjà fait dans certains de ses films précédents. S’il fallait comparer "Tideland" à l’un d’entre eux, ça serait "Fisher King" (ou l’on retrouve aussi un Jeff Bridges loser à la recherche de quelque chose d’imaginaire), le rôle de Robin Williams rappelant fortement celui de Jodelle Ferland : ce sont deux personnages qui se sont créé un monde imaginaire et évasif à la suite de la mort de leurs proches, Gilliam utilisant pour cela beaucoup de symboles et de métaphores (par exemple l’immense champs de "Tideland" devient un océan aux yeux de Jeliza-Rose et de son compagnon de jeu), mettant en valeur ce qui, d’ordinaire, n’en a aucune, à travers une sorte de personnification d’objets, des objets qui deviennent rêves (une cabane devient sous-marin, les 4 têtes de poupées de la jeune fille deviennent humaines, un écureuil semble parler…) ; Gilliam pousse même ce procédé encore plus loin en l’inversant, puisque dans "Tideland", l’humain devient objet et inanimé. Mais "Tideland" se révèle bien plus sombre et glauque que ce joli conte moralisateur qu’est "Fisher King" (l’on retrouve aussi dans les deux films certains clichés, mais le cliché est finalement indissociable du conte).
En effet, "Tideland" est un conte qui risque d’en choquer plus d’un, par son onirisme à la limite du morbide (le cadavre pourrissant du père, on sentirait presque l’odeur) et des sous-entendus malsains : les relations amoureuses entre la fillette et l’homme sont par exemple vraiment dérangeantes dans le sens ou l’on ne sait pas comment la considérer : pédophilie ou amourette innocente entre deux enfants (l’homme, handicapé, ayant la mentalité d’un enfant) ? Une ambiguïté constante (la dernière demi-heure met vraiment mal à l’aise) qui flirte avec la perversité et qui pèse également sur bien d’autres points (l’accident final, le personnage de Dell…), jusqu’à la nécrophilie. Sans parler d’une virulence indicible envers l’Amérique, à travers le portrait de ces quelques personnages secondaires barges qui représentent soit l’Amérique civilisée (le père et la mère), soit l’Amérique profonde et oubliée (Dickens et Dell, de véritables freaks), l’un ne valant pas mieux que l’autre. "Tideland" est un film vraiment insaisissable duquel il est difficile de séparer tendresse, cruauté, folie, rêve et réalité (le film montre la réalité du point de vue d’une fillette qui a perdu tous ses repères, donc réalité et imaginaire sont indissociables), enfance et adulte (la fillette étant plus mature que les adultes qui l’entourent), nihilisme et optimisme (voir le terrible et très osé final), etc. Le mauvais goût se mêle au sublime, le mauvais goût devient sublime, le sublime devient sordide, le sordide fait naître l’angoisse. C’est un conte horrifique à la fois mental et graphique, et la filiation à "Alice au pays des merveilles" (le conte est d’ailleurs cité dans le film) est évidente. Pourtant, malgré l’association risquée entre horreur et féerie, Gilliam ne tombe pas dans la vulgarité (à quelques pets près) et réalise là une ode à l’imaginaire et à l’enfance, pas étonnant de la part d’un réalisateur qui est resté un grand enfant débordant d’imagination (on peut d’ailleurs voir un peu de lui dans le personnage de Jeliza-Rose).
Il y aurait donc beaucoup à dire sur ce film foisonnant et fascinant, qui exerce un pouvoir d’abstraction sur le spectateur (même si beaucoup vont rejeter ce film, ce que je peux comprendre), mais tout se qui serait à dire serait totalement subjectif tant "Tideland" fonctionne sur le ressenti et l’intime. Expérience sensorielle et émotionnelle, "Tideland" est envoûtant, agressif, doux, violent, merveilleux, glauque, retord, tendre, malsain, drôle (d’un humour très noir), mélancolique, bref c’est un mélange déstabilisant et imprévisible d’émotions et de sensations contradictoires (ce qui donne un coté schizophrénique supplémentaire) pour un film tellement dense qu’on peut s’y perdre, même s’il est simple à suivre (quoiqu’un peu long, son seul véritable défaut). Gilliam ne surcharge pas son film et prend le temps de faire évoluer ses personnages, de mettre en place son monde imaginaire. Les intrigues se multiplient, les idées aussi, mais tout est organisé et équilibré. "Tideland", c’est aussi un tourbillon d’images superbes (les plans sur cette grande plaine, à tomber !), d’une poésie enivrante soulignée par le score magique de Mychael et Jeff Danna (le premier est le compositeur attitré d’Atom Egoyan, le second a travaillé sur le score de "Silent Hill") et la photo (quel travail sur les éclairages, les ombres, la luminosité…du grand art !) de Nicola Pecorini (qui retrouve Gilliam après "Las Vegas Parano"). Un travail picturale énorme (notamment dans le traitement de l’opposition extérieur / intérieur, et les décors sont très recherchés), Gilliam captant de véritables toiles à la fois minutieuses et épurées. On se croirait dans un Tim Burton des grands jours (les deux cinéastes partageant d’ailleurs beaucoup de thèmes communs, cela dit Burton a évolué très différemment), mais en plus trash et violent. La poésie macabre est poussée beaucoup plus loin. On peut aussi penser, dans cette folie douce-amer aux frontières du fantastique, à du Emir Kusturica, et notamment son "Arizona Dream" euphorique.
La réalisation de Gilliam se fait de moins en moins frénétique quand on avance dans le film, d’ailleurs je trouve qu’il s’agit techniquement de la plus belle réussite esthétique du cinéaste (avec "L’Armée des 12 singes"), qui évite les excès visuels et l’hystérie stylisée sans pour autant manquer d’inventivité et de dynamisme. On découvre ainsi un cinéaste qui a encore gagné en maturité, ce qui va bien avec le sujet de "Tideland", qui est aussi un film sur la maturité. "Tideland", c’est un peu le "Big Fish" ou le "Millions" de Gilliam. Parce qu’il a eu cette fois un contrôle total sur son film, Gilliam utilise à bon escient sa liberté créatrice (c’est pas parce qu’il a carte blanche qu’il fait n’importe quoi) et réalise là son film le plus maîtrisé. Une œuvre ludique, à la fois inconfortable et excitante, et c’est en cela qu’elle rejoint les plus grandes réussites du cinéaste, des réussites qui parviennent à avoir une portée quasi-physique sur le spectateur. Porté par l’interprétation incroyable et sereine de la jeune Jodelle Ferland (qui a déjà donné dans le glauque dans le "Silent Hill" de Gans et dans les séries Kingdom Hospital et Dead Like Me), qui participe beaucoup à l’ambiguïté du métrage (ses réactions sont incohérentes, elle ressemble parfois à une vraie femme, conserve du début à la fin un regard pur et innocent sur son monde…), "Tideland" est une œuvre déroutante (une beauté qui rend mal à l’aise), vertigineuse (le cinéaste bouscule et interpelle le spectateur, et c’est tant mieux), hypnotique et brillante qui va partager (les critiques presse et les avis des spectateurs le prouvent d’ailleurs, soit on aime soit on déteste) et ne peut pas laisser indifférent. Gilliam a atteint son objectif, et rarement un film n’aura autant ressemblé à la fois à un rêve et un cauchemar. C’est bel et bien les deux qu’on ressent dans ce film unique qui ne ressemble même pas aux précédents films du cinéaste (mais qui reste pourtant peut-être le film le plus représentatif de l’univers cohérent de Terry Gilliam). Terriblement magique !
Compulsion évidente pour ce très beau collector (digipack, en plus).
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