HellJohn
intemporel et inégalé

 
De HellJohn
Note : 8/10
intemporel et inégalé

"Charade" porte bien son titre. Au départ, une épouse apprend que son mari est mort. Pas vraiment chamboulée, elle apprend ensuite qu’il était espion, disons plutôt un agent secret. Puis que cet agent aurait caché une très grosse somme d’argent avant de mourir, mais personne ne sait ou. Elle apprend qu’elle doit retrouver cet argent pour le compte de la CIA, mais aussi que plusieurs ex camarades du défunt sont également à la recherche du butin. Elle rencontre un certain Peter Joshua et en tombe amoureux. Mais Peter Joshua n’est pas Peter Joshua. Et ainsi de suite…Telle une charade, le film de Stanley Donen avance de devinettes en devinettes, et de révélations en révélations, et de réponses en réponses, le tout dans un but ludique et avec un sens du rythme fantaisiste. Résultat : pas une seconde d’ennui et un récit palpitant jamais en manque de trouvailles.

C’est donc une comédie, ce qui n’est guère surprenant de la part de Stanley Donen. Mais pas une comédie comme les autres. La première scène est noire (un cadavre balancé du train), puis le générique de début, coloré et ludique (comme souvent dans les films de Donen), est axé sur le labyrinthe, la découverte et l’illusion, soit les éléments dont Donen se sert pour manipuler son personnage principal et jouer avec son spectateur (manipulé lui aussi). C’est surtout la séquence suivante, qui donne le ton. Audrey Hepburn est à une table sur une terrasse. Elle ne voit pas l’arme pointée sur elle, pas plus que le spectateur ne voit l’assaillant puisque celui-ci est hors champs. Puis il tire. De l’eau. L’assaillant est un enfant qui joue. Voilà qui représente bien "Charade" (d’ailleurs, une charade n’est-elle pas destinée à la base à un enfant ?), en plus d’indiquer la direction que va prendre le film, celle du pastiche, puisque Donen va s’amuser à détourner les codes du genre (du film noir et du suspense, en particulier les films de Hitchcock) et rajoute à ses protagonistes des caractéristiques plus comiques et inhabituelles pour le genre. L’inspecteur français Grandpierre (Jacques Marin) est même un personnage purement humoristique, qui sert d’ailleurs à souligner l’absurdité des situations, avec ses réguliers « C’est ridicule » (en français ou en anglais).
Stanley Donen en profite aussi pour pasticher les comédies romantiques. Audrey Hepburn joue une veuve bien vite consolée de la mort de son mari par un homme élégant sorti de nulle part, un voleur menteur qui portera qautre noms différents tout au long du film.
De plus, "Charade" multiplie les clins d’œil et les private jokes, par exemples les références à Hitchcock (la présence de Cary Grant n’étant pas anodine). Mais si "Charade" aligne les références, il en deviendra lui-même une, une référence de la comédie policière.

Ce qui reste le plus impressionnant dans "Charade", c’est que le cinéaste ne se contente pas de faire juste une parodie : il joue avec les codes du genre mais n’en néglige pas pour autant l’intrigue. Une intrigue tordue et constamment surprenante (même en ayant déjà vu le remake de Jonathan Demme auparavant, je me suis quand même laissé avoir) qui laisse place à quelques grandes séquences tendues (d’autant plus que "Charade" prend la forme d’un huit clos), dont le summum est le quart d’heure final, longue course poursuite à pieds marquée par la musique à la fois pop et pesante de Henry Mancini (qu’on connaît surtout dans le domaine de la comédie mais qui compose pour "Charade" une vraie musique de suspense qui serait encore efficace dans un film actuel) et par une réalisation sophistiqué et incroyablement moderne de Donen (comme souvent), à tel point qu’il est difficile de croire que "Charade" date de 1963 quand on le découvre de nos jours. Avec "Charade", le cinéaste met en place des codes visuels (aussi bien dans la mise en scène que dans le découpage novateur) et narratifs (l’histoire en elle-même n’est pas originale, c’est son traitement qui l’est) qui sont encore courants dans le cinéma actuel.

Parfaitement équilibré entre l’intrigue sérieuse et les personnages plus comiques qui l’animent (leurs réactions sont souvent surprenantes), "Charade" parvient à nous faire croire à un scénario délirant en forme de…bah de charade, oui. L’histoire est basée sur le mensonge (Audrey Hepburn est manipulée par tout le monde) et sur la confiance, notamment la confiance dans le couple (faut-il avoir confiance en cet homme qui change de nom toutes les heures ?). Ce mélange d’humour, de glamour, de mystère et de spectacle se rapproche des œuvres de Hitchcock, second degré en plus. Les dialogues sont bien évidemment savoureux (le sens de la réplique est lié au sens du rythme, du pur Donen), les répliquent marquent, les situations et quiproquos s’enchaînent avec plus ou moins de sérieux et le duo Hepburn / Grant (qui devait à l’origine être composé de Natalie Wood et de Warren Beatty), complice et imprévisible, fait des étincelles toutes les secondes. Un duo plutôt original puisqu’en dehors du fait que l’une est une veuve amoureuse qui s’improvise espionne (pardon, agent) et l’autre un voleur charmeur mais menteur qui refuse les avances de la première, 30 ans d’écart les séparent, ce qui a d’ailleurs fait hésiter Cary Grant pour accepter le rôle. Mais le film adresse quelques clins d’œil à cette différence d’âge, différence par ailleurs nullement ambiguë.
Pétillante et craquante comme elle l’a toujours été, Audrey Hepburn joue encore de ses irrésistibles mimiques et de sa candeur, à l’inverse d’un Cary Grant plus assuré et dont l’humour est surtout dans la gestuelle. L’ancienne star de la screenball comedy ("Charade" est l’un de ses derniers films, et son dernier succès) fait d’ailleurs preuve d’une agréable autodérision, jouant sur son image de héros hitchcockien pour mieux tromper son public. Un peu comme Walter Matthau et son image sympathique de supérieur blasé (bien qu’à l’époque, l’acteur n’en était qu’au début de sa carrière), qui fait illusion jusqu’au fameux rebondissement final. Egalement aux débuts de leur grande carrière de « gueules » du cinéma américain, George Kennedy (qui jouait précédemment dans "Seuls sont les indomptés", également avec Matthau) en teigneux crochu et James Coburn (qui retrouve Matthau plus tard dans "Candy" bien que, comme dans "Charade", il ne partage aucune scène avec lui) impressionnaient déjà par leur forte présence. On a là une belle brochette de méchants à la limite du burlesque (les Marx Brothers, comme les appelle Cary Grant), qui parviennent malgré l’humour à inquiéter et à être craints.

Quand on a vu "Charade", le remake de Jonathan Demme, "La Vérité sur Charlie", en prend un coup dans l’aile. Si l’on retrouve dans ce remake l’esprit pastiche entre modernité et tradition, le scénario se contente d’un copié / collé de l’intrigue de base sans rien modifier, ou presque. Tout juste supprime t-il quelques scènes d’action (le duel entre Cary Grant et George Kennedy sur le toit de l’hôtel) pour en rallonger d’autre. Par exemple, dans le film original, la course à pieds entre Cary Grant et James Coburn jusqu’à l’hôtel pour récupérer les timbres était occultée, tandis que le remake s’y attarde longuement (une séquence d’ailleurs jubilatoire). D’un autre coté, le final de "La Vérité sur Charlie" est moins essoufflant que dans l’original, puisqu’au lieu de la longue course-poursuite à pieds avec Cary Grant, Audrey Hepburn et Walter Matthau, il se contente de retrouvailles sous la pluie entre tous les personnages (avec en plus les flics, dont Jacqueline Bisset, interprète pour Stanley Donen dans "Voyage à deux"). Le comble, c’est que même presque 40 ans plus tard, le film de Stanley Donen reste plus impressionnant (même techniquement), y compris au niveau de l’action, que son remake.
Toutefois, si Thandie Newton, qui manque d’humour (mais pas de charme), n’arrive pas à la cheville d’Audrey Hepburn (il en va de même avec Mark Whalberg pour Cary Grant, cela dit l’idée de casting n’était pas mauvaise), il ressort de "La Vérité sur Charlie" un vrai charme désuet, techniquement sophistiqué et audacieux (c’est réalisé « à la Godard »), comme la mise en scène de Donen pour "Charade" (qui lui-même s’inspirera de Godard plus tard, notamment dans "Voyage à deux"), et en même temps volontairement kitsch, à l’inverse du film original (qui s’amusait surtout des français parlant en anglais, par exemple le gamin, l’amie d’Audrey Hepburn ou l’inspecteur). Demme est un adorateur (et même un résident) de Paris, et s’est amusé au jeu du cliché, dommage que la plupart des spectateurs et des critiques l’aient prit au premier degré). Des clins d’œil, "La Vérité sur Charlie" en contient beaucoup aussi, dont bien évidement sur le film de Stanley Donen. "La Vérité sur Charlie" n’était pas vraiment à faire, puisqu’il n’apporte absolument rien au film de 1963 et ne se montre même pas à la hauteur, mais il demeure un curieux objet, ludique, ringard et énergique.

"La Vérité sur Charlie" permet surtout de mettre en valeur le classique de Stanley Donen et de rappeler à quel point les films de ce cinéaste sont intemporels et novateurs. Parmi ceux qui ont contribué à faire évoluer le cinéma, il est regrettable qu’on oublie trop souvent Stanley Donen, peut-être parce que ses films sont considérés comme trop légers. Pourtant, "Charade", certes une astucieuse comédie policière au premier abord, glamour et mystérieuse, est avant tout un sacré bon suspense qui en remontre encore à nombre de films à tiroirs de nos jours.

-Charade : 8,5 / 10
-La Vérité sur Charlie : 6 / 10
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