chef d'oeuvre
Depuis son troisième film, “Sixième sens”, gros succès publique et critique, et véritable phénomène, on attend toujours de M. Night Shyamalan qu’il nous refasse ce qu’il sait faire, on attend toujours un “Sixième sens”. Et pourtant, non, Shyamalan étonne à chaque fois et réalise des films complètement à l’opposé de ce à quoi on s’attendait, souvent a l’image de ses fameuses fins. “Incassable” s’avère être un véritable drame noir sur la découverte d’un super héro, film qui n’a rien a voir avec le précédent si ce n’est Bruce Willis dans un de ses plus beaux rôles. Là, du coup, on parle de déception. De même son film suivant, une invasion extra-terrestre dont le message final, complètement inattendu (transformant le film en un magnifique message à la croyance et à la foi), avait déstabilisé un bon nombre du public, qui n’ont pas compris le sens du film (“Signes” est d’ailleurs pour l’instant le film le plus incompris et méprisé du cinéaste, qui traduisait là son attachement à la religion en même temps que son amour pour l’irrationnel, dans ce qui est son film le plus personnel). Soi disant encore une déception. Mais si on lit ou on écoute à chaque fois le terme “déception”, y compris pour son nouveau film “le village” qui est, encore une fois, pas ce qu’il semble être, c’est bien parce que la presse et le grand public n’ont pas vu ce qu’ils voulaient voir, à savoir un “film de frousse à la Sixième sens avec une fin qui tue”. Shyamalan surprend à chaque fois, trop même, pour beaucoup. Son style (car on peut maintenant vraiment parler d’un style à part) ne s’est pas défini seulement sur “Sixième sens” (pour moi un chef d’oeuvre), mais à travers des films aux apparences fantastique toujours très différents, autant visuellement que dans le propos. Shyamalan est avant tout un formidable conteur d’histoire à la hauteur d’un Spielberg, et les illustres dans des films toujours sincères, beaux, et qui nous font passer par un flot de sensations variées. Ainsi le cinéaste parle de fantômes, de super héro ou d’extra-terrestres dans des films uniques, qui ne ressemblent à rien d’autre qu’a des films de M. Night Shyamalan. “Le village” pousse à l’extrême tout ce que je viens de dire. Je vais quand même éviter de trop parler de l’histoire pour ceux qui ne l’ont pas vu (et il y en a, vu que le film risque de ne pas plaire à un public qui ne veut voir que ce qu’il attend et qui lit des critiques au mode de pensé similaire).
Après vision de son nouveau mystère, on se rend compte, encore plus qu’avec ses autres films, que Shyamalan est un manipulateur de génie : Shyamalan à commencé a nous tromper non pas au début du film, mais bien avant, dés le début de la promotion, en nous faisant croire, comme à chaque fois pourtant, que son nouveau film était du domaine du fantastique. Sauf que cette fois, “Le village”, contrairement aux autres films du cinéaste, n’est pas un film fantastique ! Le maître nous a emmené voir, un peu comme si il nous tenait la main, un véritable drame humain aux allures de films fantastiques. On ne se rendra compte de cette supercherie qu’au milieu du film, le cinéaste jouant à partir de cet instant constamment avec nos sens et nos sentiments en passant du film fantastique au drame, et vice-versa, via de multiples révélations tourmentées. Le cinéaste utilise le même procédé à contre courant qu’utilisait David Twohy sur “Abîmes”, des révélations finales qui rationalisent tout ce qu’on a vu précédemment, transformant littéralement le genre du film qu’on vient d’aller voir (concernant “Abîmes”, le film fantastique flippant devient un thriller redoutable aux allures de drame psychologique). Le risque de ce procédé est de toucher au ridicule ou d’ennuyer le spectateur, sauf que, aussi bien dans “Abîmes” que dans “Le village”, il est utilisé pour piéger ce spectateur en lui montrant une vérité d’une cohérence rare, encore plus effrayante que ce qu’on peut voir d’irréel dans un film fantastique. Les humains, parce qu’ils existent, deviennent aussi monstrueux que des extra-terrestres ou des fantômes. Mais Shyamalan pousse le vice encore plus loin : non seulement il nous trompe sur le genre de son film, mais aussi sur le lieu, l’époque et la nature des personnages, personnages auxquels on s’était attaché, à travers des portraits tendres, drôles ou touchants. Tout est remis en cause sitôt la première révélation arrivée, et le cinéaste va se montrer d’une cruauté incroyable envers ses personnages, et va du même coup malmener le spectateur, le bousculer. Des personnages admirables qui, pour la plupart, n’en savent pas plus que nous, et même moins (ainsi, l’un d’eux ne saura même pas qu’il a tué son ami). Le héro du film n’est là aussi pas celui qu’on croit ; l’énigmatique Lucius (excellent Joaquim Phoenix dont le regard ombré traduit parfaitement son personnage) laisse place a la moitié du film à la véritable héroïne, son amour et aveugle Ivy, alias la sublime Bryce Dallas Howard (actrice de théâtre et fille de Ron, dont c’est le premier vrai rôle au cinéma et qu’on verra prochainement dans la suite de “Dogville”, remplaçant Nicole Kidman) que je proclame moi même (personne d’autre ne le fera à ma place) actrice de l’année avec Uma Thurman (et encore, “Kill Bill” ne date pas de 2004, donc...). De la condition de ce personnage, aveugle (et qui, symboliquement, sera le seul a découvrir la vérité), Shyamalan, de plus en plus sadique, va en tirer des moments de frousse hallucinants.
Car oui, même si “Le village” n’est pas un film fantastique, il se montre, et c’est l’un des exploits du film, aussi flippant qu’un “Sixième sens” ou qu’un “Signes” (pas “Incassable”, qui est lui aussi un vrai drame). Des coups de flippe plus dus aux situations des personnages et au mystère planant de l’intrigue qui, en dévoilant sa vrai nature, fera naître une peur bien différente en plus du stress que le cinéaste nous impose dés lors du passage dans la forêt. Un tourbillon d’émotion et de sensation nous emporte alors, d’un extrême à l’autre. L’angoisse plane en permanence sur le film, allant crescendo jusqu’à ce que le cinéaste nous balance tout en une demi heure finale éprouvante. Mais les moments les plus forts restent ces face-à-face hallucinants entre les personnages, permis les plus belles scènes de dialogue que j’ai jamais vu (et pourtant j’en ai vu !). Des scènes d’une rare intensité, comme cette déclaration de Lucius à Ivy (scène d’une beauté à couper le souffle !), Noah (Adrien Brody prodigieux comme d’hab, et jamais ridicule dans ce rôle risqué d’attardé mental) exprimant sa tristesse à sa façon à Lucius (une scène qui a provoqué des cris dans la salle !) ou encore (gros spoiler) la première rencontre de Ivy hors du village avec un jeune homme (fabuleux acteur que je connais pas), une rencontre qui parait hors du temps, onirique, à fleur de peau. Des séquences filmées par un cinéaste qui porte autant d’amour à son histoire qu’à ses personnages malgré les souffrances qu’il leur inflige, souffrances qu’il parvient à répercuter sur les spectateurs. Les acteurs y sont aussi pour beaucoup, le casting est d’ailleurs le plus impressionnants des film de Shyamalan : autour de Phoenix, Howard (putain quelle actrice !) et Brody (ces deux derniers devaient à l’origine être incarnés respectivement par Kirsten Dunst et Ashton Kutcher, on ne regrette donc pas le changement) qui représentent l’avenir du cinéma US, on retrouve les magnifiques William Hurt (en chef du village) et Sigourney Weaver (mère de Lucius), ainsi que Brendan Gleeson (vraiment un grand acteur, très prolifique depuis “Le general” de Boorman, dans de très nombreux gros succès), Michael Pitt (pour une fois en retrait, lui qui fut si bien mis en valeur par Bertollucci, Larry Clark ou Barbet Shroeder, il représente également le futur du cinéma américain), Cherry Jones ou Judy Greer (bientôt dans “Cursed”, le prochain Wes Craven). Pour une fois, et c’est encore un revirement pour le cinéaste, les enfants n’ont pas un grand rôle dans l’histoire, Shyamalan dépeint cette fois la jeunesse et la passage à l’âge adulte. “Le village” est d’ailleurs son film le plus mature. Et le plus réussi artistiquement ! On n’a jamais vu d’aussi beaux travellings depuis Stanley Kubrick, d’ailleurs son film a la beauté froide d’un Kubrick (et, clin d’oeil, une scène est éclairée a la bougie, du moins elle semble l’être). Des plans intenses, même pour la moindre scène, cadrés au millimètre. Des plans qui parlent, qui signifie quelque chose. Shyamalan utilise un langage visuel supplémentaire, en plus des dialogues et des images, ce qui fait qu’on peut interpréter des scènes de manière subjective. Des plans posés, des mouvements lents, ce qui contribue à l’atmosphère oppressante, étrange et planante. Comme à son habitude, si Shyamalan passe les trois quarts du film a planter le décor, à distiller une ambiance, c’est pour mieux nous surprendre durant le reste du film, qui montre que tout ce que l’on vient de voir...n’est pas ce que l’on vient de voir. Cette magnifique ambiance est en partie due a la bande son. Comme promis, James Newton Howard (encore un Howard, mais rien à voir) livre une partition exceptionnelle et sa collaboration avec M. Night Shyamalan devrait encore durer longtemps (les Hitchkock / Hermann des temps modernes). “Le village” est une perle d’intelligence visuelle et narrative, un film bien plus retors qu’il en a l’air. Le cinéaste fait d’ailleurs sa traditionnelle apparition en maître des lieux, à travers une glace. Et là, tout est dit...
Mon deuxième film de l'année (dernière) !
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