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CINE : ANGEL

Pour peu qu'on connaisse sur le bout des doigts l'univers étrange de François Ozon, Angel possède une cohérence inouïe dans la filmographie du cinéaste. Si on sait son goût pour l'éclectisme et sa faculté à changer de sujet à chaque nouveau film, ce dernier apparaît bizarrement comme l'un de ses plus fédérateurs où le cinéaste plaque ses obsessions sur une histoire d'amour faussement classique parsemée de références cinéphiles et personnelles. Pour ceux qui aiment l'artiste, un événement.

ANGEL
Un film de François Ozon
Avec Romola Girai, Charlotte Rampling, Sam Neill...
Durée : 2h14min
Date de sortie : 14 mars 2006



De manière étonnante, François Ozon semble répondre à la crise identitaire des artistes qui, l'année dernière, préféraient bousiller leurs films pour témoigner des affres de la création et des doutes quant à la pérennité de leurs oeuvres (le trio infernal Gilliam-Kitano-Shyamalan). Sauf que, pour le coup, Ozon s'inscrit dans la veine plus subtile du Todd Solondz de Storytelling et poursuit un travail réflexif déjà amorcé sur Swimming Pool. Ce n'est pas la première fois que notre réalisateur tourne en anglais (une grande partie de Swimming Pool était dans la langue de Shakespeare). En adaptant un roman d'Elizabeth Taylor, il profite d'une intrigue presque conventionnelle (le portrait d'une artiste qui embrasse malgré elle le parcours d'une héroïne tragique partagée entre l'art et l'amour) pour passer au hachoir les conventions de l'histoire d'amour romanesque en abusant d'une musique sirupeuse, d'une esthétique rose bonbon de roman-photo vulgaire ou en jouant la carte kitsch d'un sentimentalisme gnangnan pour se moquer de l'hypocrisie sociale et égratigner l'image de l'amour éternel (on avait déjà vu ça dans 5X2 où le montage alambiqué empêchait l'histoire d'amour de fonctionner à l'endroit, selon des schémas prédéfinis). Ça pourra dérouter ceux qui s'attendaient à un ensemble plus premier degré et moins ironique : Angel est un film très pudique qui transpire la glaciation émotionnelle alors que tous les éléments semblent mis en place pour donner lieu à un mélo flamboyant.



Le cinéaste tient ce désir de subversion parodique de Fassbinder, son modèle de toujours, qui appliquait le même traitement aux mélodrames de Douglas Sirk (Ozon a adapté au cinéma Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, la pièce inédite que le réalisateur allemand avait écrite à 19 ans). Ne pas s'interloquer de l'esthétique, où la jeune Angel fait ton sur ton avec les décors et la nature pour appuyer son caractère organique, fiévreux et entier. Le goût pour les déguisements excentriques et colorés était déjà palpable dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes (le look allemand des années 70 avec pantalon moulant et slip pastel) et dans Huit Femmes, le film le plus populaire d'Ozon dans lequel Agatha Christie se frittait avec Jacques Demy (les personnages chantaient pour mieux s'égorger). L'actrice Romola Girai, proche de Ludivine Sagnier jusque dans le physique, le regard et l'attitude, campe son personnage sans faiblir en essayant de traduire au plus juste sa soif de liberté face aux règles et expressions. Une scène (hilarante) où elle est reçue à dîner par son éditeur et sa femme rappelle que l'éducation ne rime pas avec talent (et réciproquement). Si Ozon citait La sirène du Mississipi de François Truffaut dans Huit Femmes ("te voir, c'est à la fois une joie et une souffrance"), la référence la plus aveuglante ici demeure L'histoire d'Adèle H. où la fille de Victor Hugo (Isabelle Adjani) se consumait d'amour pour un homme qui ne l'aimait pas. Se muant en héroïne gothique au look décalé, rangeant ses sourires juvéniles aux placards des afflictions pour arborer la mine défaite d'une demoiselle taraudée par ses désirs, Angel est digne des plus grandes héroïnes Truffaldiennes, peut-être la troisième anglaise d'un continent personnifié par Ozon, le français.



A l'intérieur du récit, on est libre de tomber dans le cliché et donc de voir les interrogations de l'auteur face aux réceptions critiques. L'émergence d'Angel (son succès surprise et sa décadence solitaire) doit être mise en parallèle avec la carrière d'Ozon qui après deux trois films trash confidentiels (la période Marina de Van) a commencé avec Sous le sable à élargir son cercle de fans quitte à provoquer la déception de ceux qui se gargarisaient de sa réputation d'enfant terrible. Sa prolificité (quasiment un film par an) est une façon de répondre à l'angoisse d'être oublié comme son héroïne : alors que dans Le temps qui reste, Ozon accouchait sur bobine ses obsessions sexuelles et mortifères ressassées depuis son court métrage La petite mort, ici, il affirme ses doutes d'artiste de manière très intime et troublante, avec le même courage.

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