"Lui, c'est Buffalo Bill ; elle, c'est Calamity Jane, et ils deviennent les héros d'un nouveau western, social et âpre, qui ne fait aucune pitié."
Bart aime les armes. Il ne peut pas s'en empêcher, c'est plus fort que lui. Une passion, un sacerdoce. Non pas pour buter les gens, juste pour l'amour du geste, le plaisir de tirer. Gamin, il est pris en flagrant délit de vol après avoir brisé la vitre d'une boutique. Malgré les témoignages de ses proches qui le présentent comme un pauvre orphelin inoffensif élevé par sa soeur, le garçon est placé dans une maison de redressement spécialisée pour délinquants mineurs. Des années plus tard, lorsqu'il atteint la majorité, il participe avec ses amis (les mêmes que ceux qu'il avait ado, devenus journaliste et shérif) à un numéro dans une fête foraine et relève le défi lancé par le directeur du show: affronter Laurie, une belle blonde, qui semble partager la même obsession des armes que lui. Il le remporte; elle le perd. Coup de foudre immédiat: Bart ne veut pas quitter Laurie. Le patron, amant secret de miss Laurie, ne voit pas ce rapprochement d'un bon oeil et vire les deux énamourés de sa foire itinérante. L'occasion pour eux de convoler en toute liberté ? Oui mais non. Les oiseaux hors de leurs cages ne peuvent plus voler : ils ont besoin de thunes. Bart trouve un emploi chez un vendeur d'armes mais ne peut pas s'en contenter. Laurie convainc alors son chéri que vus leurs dons respectifs, les braquages constitueraient une bonne alternative pour vivre d'amour et d'eau fraîche en taillant la zone sans rien devoir à personne. Comme des rebelles. Et comme leur amour n'a pas de limite et refuse les voyages immobiles, les braquages deviennent aussi tordus que leur passion. Une passion qui les consument. Ils se déguisent, inventent des stratagèmes, jouent au gang des postiches... Mais rapidement la police se lance à leurs trousses. Vont-ils réussir à s'en sortir ? Est-ce que les histoires d'amour doivent nécessairement se finir mal ? Peu importe au fond: en compagnie de ces Bonnie et Clyde avant l'heure, cette histoire d'amour fou, au sens le plus surréaliste, qui démarre dans un univers matériel (maison de redressement) et bifurque vers la mise en abyme (le spectacle dans le spectacle) avant l'abstraction (toute la dernière partie expiatoire aux accents fantastiques), possède un ton original, un charme unique qui franchit les années sans peine.
Sorte de variation brûlante et désespérée autour d'Eros et Thanatos, Gun Crazy a la saveur de ces productions farouches tournées en marge des grands studios. De son premier à son dernier plan, il est d'une cohérence inouïe. On le connaît sous son titre français, Le démon des armes. Aux Etats-Unis, il est d'abord sorti en 1950 sous le titre Deadly is a female. Un échec justifié selon le réalisateur par le titre peu accrocheur et le nombre peu élevé de salles dans lesquelles il est sorti... Avant de renaître de ses cendres et de connaître une ressortie quelques mois plus tard sous le titre plus attractif Gun Crazy. Second échec. Heureusement, la réputation culte a permis des années plus tard la redécouverte de cette merveille de noirceur. A l'affiche, deux acteurs qui maintiennent une vraie tension sexuelle : John Dall, connu pour son rôle dans La corde, d'Alfred Hitchcock (le pari policier du plan-séquence) et Peggy Cummings, bombe d'énergie qui a inventé avant Bonnie Parker / Faye Dunaway dans Bonnie & Clyde le port du béret chic. D'emblée, on apprécie le soin apporté à la manière dont les personnages, marginaux par essence, ostracisés du moule social, ne répondent pas aux stéréotypes en vigueur et charrient des ambivalences profondes. Laurie / Peggy Cummings se comporte comme une femme fatale dominatrice voire masculine, tandis que Bart / John Dall, toujours dans l'expectative, rivalise de sourire et arbore au fil du récit une sensibilité accrue qui va si bien avec la robustesse de son corps. Jusque dans leur identité vestimentaire, le moindre détail est travaillé de manière à ce que les deux amants puissent tromper une société qui ne veut pas de leur différence. Lui, c'est Buffalo Bill; elle, c'est Calamity Jane, et ils deviennent les héros d'un nouveau western, social et âpre, qui ne fait aucune pitié.



























