LE COIN DU CINEPHILE : ABATTOIR 5 (GEORGE ROY HILL)
"Malgré son titre presque agressif, Abattoir 5 - qui a autant de rapport avec un film d'horreur que Kafka avec l'académisme - fait partie de ces films très ambitieux, plus cérébraux qu'instinctifs, qui courent le grand risque de laisser une fâcheuse distance avec le spectateur."

Aujourd'hui, on pourrait considérer Abattoir 5 comme un prototype de film à double voire à triple sens selon les us et coutumes de Paul Verhoeven et de tonton Carpenter dans les années 80-90. Rien que le fait de choisir un personnage naïf et Voltairien plongé dans des chaos délétères dénote des intentions d'ironie parodique et d'humour caustique, déjà présentes dans le roman d'origine. Bill Pilgrim, le protagoniste de cette odyssée dont le patronyme signifie Pèlerin, possède le don de voyager dans différentes sphères temporelles: il se revoit soldat pendant la seconde guerre mondiale, prisonnier de guerre, vit son présent au jour le jour et devient spécimen de l'espèce humaine enlevé par des êtres qu'il ne voit pas sur une planète perdue dans l'espace, confortablement lové dans une bulle. L'action est censée se dérouler au présent dans les années 60: Bill est revenu de la guerre, mais vit aujourd'hui déconnecté du reste du monde avec sa femme qui se gargarise de ses récits homériques et voue un culte aux apparences. Le papa inquiète dangereusement sa fille Barbara, son gendre Stanley et son fiston Robert, lui-même de retour du Viêt-nam.

Inutile de chercher pendant des plombes les possibles parallélismes: Bill est bien le double fictif de Kurt Vonnegut, écrivain que l'on a longtemps comparé à Mark Twain, qui a lui aussi été un soldat capturé par les allemands. Il a lui aussi connu le funeste bombardement de Dresde, l'un des plus meurtriers de l'histoire avec Hiroshima et Nagasaki et été interné dans un ancien abattoir où il a vécu la destruction de la ville par les Alliés. Après avoir tutoyé les enfers, Vonnegut, fan transi de Rabelais et de Céline, ne pouvait plus prendre la vie au sens tragique. D'autant que les horreurs de l'existence, il connaît: sa soeur est morte des suites d'un cancer et sa mère s'est suicidée le jour de la fête des mères en 1944. Le film respecte les visions cauchemardesques de l'écrivain en reprenant les passages les plus crus (humiliations, exécutions etc.) et les situations les plus folles (le soldat américain qui prend Bill pour responsable de la perte de son meilleur ami) afin de dynamiter le terreau manichéen. Le refus de séparer les bons vertueux des méchants salauds est représentatif de cette détermination à sonder l'ambiguïté en période trouble et à rappeler que personne n'est bon ni mauvais (la scène où le général américain demande à ses soldats de se joindre à l'Allemagne Nazie pour combattre les communistes). C'est une philosophie de la vie, une manière de mieux l'accepter pour la supporter ou s'en désensibiliser. On peut y voir une allégorie: le film égratigne le portrait trop souvent lisse de tonton Sam écartelé entre son respect d'une image érigée en modèle de pensée, sa couardise bêtasse et sa bestialité refoulée.
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