
CINE : LA SAGRADA FAMILIA
LA SAGRADA FAMILIA
Un film de Sebastián Campos
Avec Nestor Cantillana, Sergio Hernandez, Coca Guazzini
Durée : 1h39
Date de sortie : 24 janvier 2007
Pendant le week-end de Pâques, Marco et ses parents sont réunis dans leur résidence secondaire au bord de la mer. Le jeune homme a invité Sofia, sa petite amie, à les rejoindre. Comédienne au charme troublant, son arrivée va bousculer les habitudes de cette famille d'architectes aux convictions socio-religieuses et aux principes moraux affermis. La présence de la jeune femme aura d'autant plus de répercussions que le départ imprévu de la mère de Marco la laisse seule en compagnie des deux hommes.

Tourné en conditions réelles - trois jours de suite- à partir d'un scénario libre d'une dizaine de pages, dépourvu de dialogues et d'indications précises, La Sagrada familia repose essentiellement sur l'improvisation des acteurs et un important travail de réécriture à travers le montage réalisé a posteriori par Sebastian Campos. Un parti pris cinématographique qui n'est pas sans évoquer les films du Dogme, notamment Festen de Vintenberg, que le réalisateur chilien cite volontiers parmi ses influences, aux côtés du Théorème de Pasolini. Au delà de sa dimension fortement expérimentale, La Sagrada familia témoigne d'une grande proximité avec le documentaire : dans le microcosme isolé de la villa familiale et de ses alentours, chaque personnage semble évoluer in vivo, suivi par le regard d'un observateur mobile et intuitif, capable de s'emparer du moindre geste inconscient appelé à faire sens. Campos convie ainsi le spectateur au partage d'une intimité concrète dont la réalité est dévoilée sans ambages, au point de gommer les contours de la fiction. L'énergie du film résulte autant de cette absence de jeu que de l'incessant -et parfois éprouvant- mouvement de la caméra qui, au gré des dialogues et des échanges, multiplie les sauts et les glissements d'un personnage à l'autre.

Le conflit latent entre Marco et son père s'amplifie à mesure que la présence de Sofia, attrayante et vénéneuse, se répand dans les lieux et accapare les esprits. L'assurance redoutable de Sergio Hernandez fait peser de tout son poids l'autorité impérieuse de la figure paternelle sur un fils docile, naïf et fuyant. Pour donner à ses hôtes un aperçu de ses talents, la comédienne se glisse le temps d'une réplique dans la peau d'Ophélie. A califourchon sur une chaise, les cheveux en pagaille, elle incarne une héroïne dominée par la fureur et l'incandescence. La scène, déroutante, suscite l'indifférence moqueuse de Marco, cependant que le père, captivé, peine à masquer sa fascination. Elle introduit à ses yeux un changement de rôle, une révélation : petite amie expressive et délurée, Sofia se révèle amante sulfureuse et disponible. Drogue, adultère, exaltation d'une sexualité ignorant les tabous : l'hédonisme et la sensualité de Patricia Lopez invitent chacun à se libérer des règles et des contraintes. A commencer par le père, garant éthique et autorité matérielle de la famille, soudain prêt à céder aux appels de l'instinct.

Du face à face au corps à corps, seul subsiste un pas que certains protagonistes finiront par franchir, ruinant avec ironie l'univers extrêmement normatif dans lequel Campos s'était d'abord plu à les enfermer. D' images crues en discussions courtoises, la tension dramatique se développe en un suspense mâtinée de dérision et d'humour noir. Avec un réalisme âpre, le film montre l'écroulement de la « sainte famille », édifice humain miné par l'intrusion d'une nouvelle Eve. Un désastre dont le père et le fils ne sont cruellement autres que les architectes.
Elise Sutter
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