Lorsque l'on se penche sur le traitement par le cinéma des évènements les plus tragiques de la seconde guerre mondiale, un étrange constat se fait jour : si les films consacrés directement ou indirectement à la Shoah sont légion, il est difficile d'en dire autant pour les deux bombes atomiques déclenchées au-dessus d'Hiroshima et de Nagasaki durant les dernières heures de la guerre du Pacifique. Les cinéastes d'importance à s'être frottés au sujet par le passé se comptent peut-être sur les doigts des deux mains. Et contrairement à ce que l'on pourrait croire, ils ne sont pas majoritairement japonais. En provenance de l'archipel, on citera notamment Pluie noire, de Shôhei Imamura (1989), ainsi que Rapsodie en août, d'Akira Kurosawa (1991). Même les Américains, d'habitude prompts à pointer du doigts leurs propres erreurs et / ou faits d'armes discutables (voir la reconnaissance de l'extermination quasi-systématique des Indiens via bon nombre de westerns, ou la majorité des films sur la guerre du Viêt-Nam), ont été jusqu'à présent très discrets sur le sujet. Tout juste pourra-t-on citer Fat Man & Little Boy (Les maîtres de l'ombre, 1989), réalisé d'ailleurs par un anglais (Roland Joffé, ici en petite forme, à qui l'on doit pourtant une autrement plus poignante Déchirure), préférant s'attacher à la mise en place du programme atomique et aux premiers essais nucléaires grandeur nature dans le Nouveau Mexique plutôt qu'à son utilisation finale; ou le documentaire Hiroshima, tourné par Roger "Demain ne meurt jamais" Spottiswoode en 1995. Si ce dernier se montre très intéressant durant ses trois premiers quarts, en présentant de façon éclairée et éclairante la mise en place du glaçant Projet Manhattan en parallèle avec les agissements souvent absurdes de généraux japonais poussés dans leurs derniers retranchements, il rate complètement le coche durant les dernières minutes en présentant l'usage de la bombe atomique comme un mal nécessaire et inévitable et en expédiant le bombardement en lui-même en deux coups de cuillère à pot et quelques sobres images d'archive. Hop, ça c'est fait. Pas un mot ou presque de la part des rescapés, pas d'images trop choquantes. Générique. Simplement puant. Quant à la tentative française d'Alain Resnais et Marguerite Duras, Hiroshima mon amour (1959), on a le droit de la trouver prétentieuse et soporifique. Bref; les oeuvres fictionnelles de qualité sur les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki ne courent pas les rues. Pourtant, - vous excuserez notre trivialité mais il fallait tout de même le rappeler - ces deux gros bébés aux noms inoffensifs sont tout de même responsables de l'extermination en quelques secondes de, respectivement, 75 000 et 31 000 personnes. Les blessures et cancers provoqués par les radiations en emporteront quelques 260 000 supplémentaires dans les années suivantes (les estimations varient énormément, mais pour Hiroshima, on s'accorde à avancer le chiffre de 140 000 morts à la date de décembre 1945). Pourquoi les Japonais, puisqu'ils sont les premiers concernés, sont-ils si discrets sur un tel drame? "Peuple trop pudique", "situation trop énorme à appréhender", avancent certains observateurs. Bien possible. Et cela, sans parler du coût que représenterait une reconstitution du bombardement sur pellicule.
Comme souvent au Japon, le manga vint au secours du cinéma, donnant enfin à ce dernier son oeuvre de référence sur le drame. Son nom: Gen d'Hiroshima.
Hadashi no Gen (littéralement: Gen aux pieds nus) fut publié dans l'archipel en 1973. (Il faudra attendre 2003 pour que Vertige Graphics en entreprenne la publication en intégralité dans nos contrées.) Sa particularité : être l'oeuvre de Keiji Nakazawa, un authentique rescapé du bombardement d'Hiroshima. L'histoire de Gen d'Hiroshima est d'ailleurs en grande partie autobiographique. La famille Nakaoka, c'est avant tout la sienne. Agé de six ans en août 1945, Nakazawa perdit son père, une soeur et un frère lors de l'explosion. Sa mère mourut en 1966 des effets de la bombe. Selon les dires de Nakazawa, lors de l'incinération du corps, celle-ci n'avait plus d'os. Révolté, le mangaka entreprit alors de raconter le calvaire des habitants d'Hiroshima via son art: le dessin. Ce n'est qu'après plusieurs histoires courtes en forme de galop d'essai ("Kuroi Ame ni Utarete" -Sous la pluie noire- en 1968, "Ore Wa Mita" -je l'ai vu- en 1972...) qu'il se lance dans Gen d'Hiroshima, qui reste aujourd'hui comme son chef d'oeuvre et l'oeuvre littéraire la plus connue sur le bombardement et la condition des rescapés dans le Japon d'après-guerre (le manga se déroule sur plusieurs années). Si le graphisme des personnages, un peu particulier, peut rebuter, son écriture rigoureuse et sans concession fait l'unanimité. La séquence clé du bombardement est estomaquante. Rien n'est caché aux lecteurs de l'horreur d'un bombardement atomique, ou de l'agonie du père, de la soeur et du petit frère de Gen. La suite du récit s'attache plus particulièrement à décrire la survie au jour le jour de Gen et des autres membres de sa famille, tout en brossant la situation du pays durant l'occupation américaine.
Le succès est quasi-immédiat, et une première adaptation en film live voit le jour en 1976. Mais pour ce qui nous intéresse, l'adaptation en film d'animation, il faudra attendre encore sept ans.
C'est le très jeune studio Madhouse qui se charge du projet. Et même si les standards d'animation n'ont rien à voir avec ceux de blockbusters nippons plus récents, un constat s'impose: la réussite est indiscutable. Un film de "guerre" à la portée universelle, comme le cinéma nous en offre trop peu souvent.
Le métrage - et sa suite - étaient restés honteusement inédits chez nous jusqu'à l'année dernière. Le mal est à présent réparé.
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