Romain Le Vern 8
UN LAC
Un film de Philippe Grandrieux
Avec Dimitry Kubasov, Natalie Rehorova
Durée : 1h30
UN LAC de philippe grandrieux
Les films de Grandrieux ressemblent à des matières organiques qui montrent comment le monde traverse les personnages avec un élan où passe le souffle du sacré. Généralement, le récit est dissolu dans la forme heurtée du montage pour refléter un tumulte mental. Dans Un Lac, l'histoire est classique, racontée de manière linéaire, compréhensible par tous : une famille composée d'un frère, d'une soeur, d'un petit-frère et de parents fantomatiques vit sur une île et voit sa solitude bouleversée par l'irruption d'un étranger. D'emblée, on entre en territoire familier avec les sensations, les tensions et les contractions extrêmes inhérentes au cinéma de Grandrieux. On retrouve des effets déjà utilisés (flous, lambeaux de lumière froide, bruits d'une rumeur sourde et lointaine, de respirations et de mastications). On redoute que ce cinéma-là, si novateur il y a dix ans, ne soit tombé dans un académisme poussiéreux (ce que la seconde partie de La vie nouvelle, réalisé il y a maintenant sept ans, pouvait laisser craindre). Et pourtant, quelque chose d'inédit se passe à l'écran.
UN LAC de philippe grandrieux
Pour raconter la même histoire, un autre réalisateur se serait placé du point de vue de l'étranger qui découvre les secrets de cette famille pour alimenter le suspense. Grandrieux choisit courageusement le camp adverse parce que les émotions passent avant la dramaturgie. C'est un peu la même démarche que dans Sombre, dans lequel un ogre tombait sur une vierge et ne pouvait lui rendre son amour. Pour raconter cette confrontation, le cinéaste prenait le point de vue du loup plutôt que celui du petit chaperon rouge. Lui, qui a fait ses armes en réalisant des documentaires de guerre, n'a jamais eu peur de filmer des corps morts, des étreintes dévorées par l'ombre, avec des oxymores, de la transfiguration morbide, de la poésie crue. Dans Un Lac, les corps renaissent, oublient la souffrance, découvrent le désir. Dans la pénombre, des mains se touchent, forment des caresses. La sexualité n'est plus brutale mais secrètement épanouie. L'écran palpite au rythme des sensations des personnages pour montrer subjectivement les conséquences de cette intrusion du corps étranger dans un lieu isolé. Le français devient une langue approximative, intime et universelle; un sabir que seuls les personnages joués par des acteurs russes murmurent. La nature environnante sert de fenêtre vers un ailleurs (motif récurrent chez Grandrieux). La frustration guette, notamment chez le frère épileptique. Elle est littéralement retranscrite par un frisson magnifique qui traverse l'écran et le trésaille à grands coups de hache.






























