LE COIN DU CINEPHILE : MAITRESSE
"Dans Maîtresse, les personnages doivent passer par des étapes de souffrance, de doute, de trouble pour renouer contact. C'est comme en amour : il faut laisser le temps au temps et se perdre pour mieux se retrouver."
Lorsqu'après un plan-séquence de folie, Olivier / Gérard assène à son collègue qu'il aime aller chez les gens pour voir ce qui se passe derrière la façade, on comprend la morale du film : jusqu'où peut-on aller dans l'intimité ? Que cachent les apparences ? La suite répond à ces deux questions. Une femme (Bulle Ogier) ouvre la porte à des VRP en peignoir et leur demande de couper l'eau de son bain qui déborde. Au gré de la conversation, lapidaire mais intense, elle leur apprend que la vieille dame de l'étage du dessous est actuellement absente. Le soir même, ils décident d'aller la piller sans vergogne. Pourtant ce qu'ils découvrent n'est pas vraiment les liasses de billets enfouis sous le lit mais des attirails singuliers, des tenues extravagantes, sexuellement connotées. Pris au piège, ils découvrent la double vie de la première femme qui elle aussi aime à jouer aux jours et aux nuits de China Blue. Elle les séquestre jusqu'à ce qu'elle fasse participer l'un des deux cambrioleurs (Gérard Depardieu) à une orgie sadomaso. On n'en dit pas plus, histoire de ne pas déflorer tous les secrets de cette énigme mystérieuse qui se passe souvent des mots pour cerner les interrogations d'un couple a priori mal assorti.
La singularité est le mot qui semble le mieux définir Barbet Schroeder, cinéaste insaisissable, révélé avec More, film intense qui montrait la lente décrépitude de deux jeunes gens mis chaos par la drogue. Pendant toute sa carrière (et elle est évidemment loin d'être achevée), Barbet Schroeder qui a su qu'il voulait être cinéaste dès l'âge de 14 ans, a passé sa vie de cinéaste à alterner les thrillers hollywoodiens qui zigouillent conventions trop pépères et les productions intimistes qui dérangent, met les bonnes (Jennifer Jason Leigh, dans JF partagerait appartement) comme les mauvaises (Sandra Bullock, dans Calculs meurtriers) actrices en danger. A son contact, elles révèlent un talent qu'elles-mêmes ne devaient certainement pas soupçonner. Aux antipodes de ce que l'on sait de lui, du Mystère Van Bülow à La vierge des tueurs en passant même par La Vallée, Maîtresse est un monument instantané d'étrangeté, riche en sourdes ambiguïtés et en relations extrêmes. C'est l'antithèse d'un film comme Portier de nuit (on y reviendra) qui ne reposait que sur un argument choc (frasques SM d'un officier nazi et d'une juive) pour faire jouer de grands acteurs dans le vide. Au centre de cet écheveau complexe, une femme à l'identité morcelée et un homme tout ce qu'il y a de plus banal. Ils s'attirent parce qu'ils n'ont finalement rien en commun.
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