LE COIN DU CINEPHILE EROTIQUE : LES FRUITS DE LA PASSION (SHUJI TERAYAMA)
"Terayama aurait pu se contenter de décliner ses gammes érotiques s'il n'y avait pas le bât qui blesse: Klaus Kinski qui, par son cabotinage hystérique, a littéralement explosé le projet."
Injustement méconnu, Shuji Terayama, cinéaste nippon doué, chantre d'un érotisme contemplatif et fantasmagorique où le désir envahit progressivement l'écran avant d'atteindre des monts érotiques, s'est toujours ingénié au travers de ses oeuvres à la fois provocatrices, contemplatives, symbolistes voire même contestataires, à sonder des ambiances troubles où l'amour et la mort intrinsèquement liés dansent la même valse neurasthénique. En commençant comme poète (il a remporté un prix pour ses variations sur le tanku et le haïku), Terayama ne choisit pas de domaine de prédilection et opte pour la polyvalence: il sera à la fois écrivain, critique, dramaturge et, enfin, cinéaste.
Il a souvent travaillé avec sa troupe théâtrale en mettant en scène des oeuvres inapprivoisables et absconses qui puisaient leur inspiration dans la culture pop japonaise et occidentale. Depuis toujours, le réalisateur est stimulé par une thématique provocatrice et torturée qu'il ressasse au fil de ses oeuvres (amour maternel complexifié par des démons oedipiens, volonté de briser la sacro-sainte pureté de l'enfance, refus de l'autorité) et bâtit une filmographie hantée par la notion de transgression, les délires oniriques peuplés de monstres, de transsexuelles et d'illusionnistes. Par exemple, L'empereur Tomato Ketchup, son film le plus connu réalisé en 70, dépeint un royaume utopiste où les enfants commandent les adultes et s'ingénient à faire tout ce qu'il leur ait d'ordinaire interdit: coucher avec des prostituées, tuer sans vergogne. On taxe le réalisateur de tous les anathèmes (pédophilie etc.), mais il ne se démonte et enregistre sur bobine pléthore de choses impensables dans les fictions de l'époque (des personnages sexuellement torturés, un homme qui urine face à l'écran...) sans chercher à dramatiser outrancièrement pour choquer le petit bourgeois. Ses opus possèdent une puissance que les années n'ont pas réussi à atténuer (cf. le très bel hommage que L'étrange festival lui a accordé l'an passé).
Vers la fin de sa carrière, sans pour autant remiser au placard ses marottes, pourvu de cette envie de donner un coup de pied dans la fourmilière académique, il réalise des oeuvres sublimes qui heurtent de manière moins démonstrative et invitent aux simples délices de la contemplation béate et extatique. C'est beau et ça pourrait durer des heures, tant pis pour la substance. Il faut avoir vu de lui l'essentielle trilogie des Labyrinthes Imaginaires, série de courts-métrages sublimes portés par la somptueuse bande-son de J. A. Seazer, qu'il a mis en scène avec sa troupe avant-gardiste du Tenjo-Sajiki et où le spectateur était invité à participer avec le support filmique en allant, par exemple, planter des clous sur l'écran. Idée d'un cinéma virtuose et interactif. Idée de génie. Mais il y a également eu quelques exceptions fâcheuses à l'instar de ces rarissimes Fruits de la passion qui, ne le cachons pas, n'atteignent aucunement le sommet de sa filmographie. Loin de là: c'est certainement le plus mauvais film du réalisateur. Mais les confrontations, les rumeurs et les séquences sulfureuses qui s'agitent dans ce salmigondis érotique donnent furieusement envie de s'y plonger.
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