LE COIN DU CINEPHILE : L'ESPRIT DE LA RUCHE (VICTOR ERICE)

"La scène où la petite fille rencontre Frankenstein seule dans les bois est inoubliable."
Contrairement à certaines fictions mésestimées qui connaissent une reconnaissance tardive, L'esprit de la ruche a été adulé très tôt puis progressivement oublié du grand public sauf par ceux qui lui vouent un culte éternel. C'est un cas singulier de cinéma exigeant qui réussit à être populaire. Aujourd'hui, on peut être choqué du manque de reconnaissance qu'il reçoit alors qu'il inspire précisément tous les cinéastes censés traiter de l'enfance à hauteur d'adulte sur lesquels il est de bon ton de s'ébaubir (Guillermo Del Toro en premier, pour le recours au fantastique américain afin de traiter sans complexe de la grande histoire espagnole, dans L'échine du diable et prochainement Le Labyrinthe de Pan). Dernièrement, L'esprit de la ruche a constitué une influence importante pour la réalisatrice Lucile Hadzihalilovic et Innocence. Tout se trouvait déjà dans ces bobines ibériques: l'action se déroule dans les années 40 dans un petit village paumé du plateau castillan. Evénement : le film Frankenstein (1931) de James Whale, est présenté aux spectateurs les plus téméraires. Parmi eux, la jeune Ana, bout de chou aux yeux impressionnables (Ana Torrent, seulement âgée de sept ans, que l'on reverra chez Saura et bien plus tard dans Thesis, d'Alejandro Amenabar autre opus sur le pouvoir - cette fois, délétère - des images) qui ne comprend pas bien ses sentiments troubles à l'égard du monstre dans le film et qui s'identifie à l'enfant. Le soir venu, elle en reparle avec sa soeur et s'amuse à se faire peur mais les visions continuent d'hanter durablement. Autour d'elles, les effigies de Franco ou du Christ sont sur les murs et les habitants se sont repliés sur eux-mêmes: leur père s'occupe de ses abeilles, fasciné par leur organisation sociale; leur mère entretient une vaine correspondance avec quelque mystérieux exilé. Dans les couloirs de la maison, les portes s'ouvrent inlassablement sur d'autres portes. Les fantômes du passé demeurent, éternels.

Ce film, qui a échappé de justesse à la censure Franquiste, celle-là même qui lorsqu'elle a cessé de nuire à la liberté des auteurs n'a pu empêcher l'émergence de cinéastes issus de la Movida comme Pédro Almodovar et plus tard Bigas Luna et Agustin Villaronga, impressionne non seulement par son acuité psychologique mais également pour ses qualités plastiques, ses cadrages nets, son atmosphère torve et intrigante, son personnage principal perdu dans une réalité qui n'est pas celle des autres. Son réalisateur, Victor Erice, est une discrète exception: il a commencé le cinéma en l'étudiant à l'école de Madrid en 1963 et poursuivi son analyse en rédigeant des critiques dans divers journaux. Il met en scène son premier essai en 1969 (Les défis, film à sketches qu'il co-réalise avec José Luis Egea et Claudio Guerín) et signe son premier long avec L'esprit de la ruche.
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