CLAIRE DENIS : INTERVIEW (35 RHUMS)
Tout sur 35 RHUMS - La Critique - Photos - Le 2009-02-16 15:54:5235 RHUMS de claire denis
En donnant le rôle du père à Alex Descas, est-ce qu'il y avait au fond une volonté de le retrouver?
Oui, peut-être. C'est vrai que j'étais en manque d'Alex mais d'une autre manière, je pense qu'au fond, depuis toujours, sans oser l'avouer, peut-être parce qu'Alex était trop jeune à l'époque, le père dans 35 Rhums devait être joué par lui. Ce père, qui n'arrivait pas à s'expliquer psychologiquement, devait être rassurant, séduisant pour sa fille. Ce devait être un père total, comme on peut en voir dans les films d'Ozu. Il représente l'axe d'une vie mais, une fois qu'on l'a quitté, alors on peut avoir des histoires d'amour très fortes. Je porte cette histoire de filiation depuis longtemps, parce qu'elle appartient à ma famille. Peut-être parce que je travaille avec Alex, depuis S'en fout la mort, j'ai toujours pensé que l'apprivoisement ne s'était jamais produit et que par conséquent il n'y avait jamais eu d'épuisement. On est tous les deux rétifs à l'apprivoisement, on se méfie de ça, on se retire, on disparaît. Comme ça n'a jamais eu lieu, il y a toujours, comme les coqs de combat dans S'en fout la mort, la nécessité de s'affronter. On a encore du ressort, on a encore du désir. De toute évidence, il y avait le besoin de faire un film ensemble, je veux bien dire que ça existe, mais ce ne serait pas suffisant parce que j'aurais de la pudeur à en parler et Alex aussi. On n'oserait pas tous les deux penser que l'on doit se retrouver sur le tournage d'un film. On pourrait se retrouver hors d'un film, dans un café, mais faire un film pour se retrouver, j'aurais tendance à penser que ce serait presque «dégueulasse». Pour moi, faire un film ensemble, c'est un défi, c'est ne plus se connaître pour se redécouvrir.
Qu'est-ce qui vous séduit dans son jeu?
J'ai toujours aimé sa profondeur, la profondeur de son souci, sa manière d'être un homme. Son attitude a un écho dans ma propre inquiétude. J'ai grandi au Cameroun et on m'a souvent surnommé «la camerounaise». Je n'ai jamais vraiment été installé, avec la sensation d'être sur un siège éjectable. Je sentais que l'on partageait ça en commun, pour des raisons très différentes. Ça m'a plu de voir en lui quelque chose que je reconnaissais. Il n'était pas nécessairement l'autre, il pouvait aussi être moi. Quand j'ai fait S'en fout la mort, l'autre c'était Isaac de Bankolé et Alex, c'était moi. J'ai toujours pensé ça mais inconsciemment. L'autre, c'était celui qui allait surmonter les obstacles, tristement peut-être. Alex, c'était celui qui était trop déchiré pour pouvoir franchir ses obstacles. Avec lui, j'avais besoin que quelque chose se cristallise, qu'il y ait un point d'attache qui me retienne. Isaac reste encore cet autre qui ne se familiarise pas. Alex non plus ne se familiarise pas, mais j'ai l'impression que fugitivement que je pourrais être lui. Peut-être que je me trompe, je ne sais pas.
35 RHUMS de claire denis
Est-ce vous qui les avez présenté tous les deux à Jim Jarmusch?
Oui, Jim était à Paris et cherchait des acteurs pour son film. Je lui ai présenté Alex et Isaac. Il y a eu une connivence immédiate avec Alex. Je me souviens qu'ils erraient tous les deux dans Paris en fumant des clopes et la communication passait au-delà des mots. J'ai connu Jim à l'époque où j'étais assistante de Wim Wenders. Nous nous sommes rencontrés à Cannes l'année où Paris Texas et Stranger than paradise étaient présentés. On avait passé tout le festival à boire des verres dans des bistrots. J'avais l'impression que je n'avais tellement pas d'humour que Jim ne me calculait pas. Plus tard, je suis partie faire des repérages au Cameroun pour mon premier long métrage. A l'époque, il n'y avait pas de portable ni de mail. J'ai reçu un télex où on me demandait d'appeler un numéro à la Nouvelle-Orléans. Je trouvais ça tellement hallucinant que lorsque je suis rentrée à Paris, j'ai composé ce numéro, en sachant qu'il était un peu tard. C'était Jim qui me proposait de venir travailler avec lui sur Down by law. Nous nous sommes retrouvés comme deux européens là-bas. Je n'ose pas le dire mais je crois que j'ai rarement autant ri sur un tournage, en dépit du sujet qui ne prêtait pas à ça et d'un budget très serré. A l'époque, je découvrais Roberto Benigni qui n'était pas aussi connu que maintenant. Aujourd'hui, tout le monde anticipe ce qu'il va faire. Je pense que tout ce qui s'est passé au festival de Cannes avec La vie est belle l'a paradoxalement desservi. En Italie, il est différent. Il est adoré, va très loin en proposant une réflexion politique très forte et acerbe. Pour moi, ce n'est pas seulement un clown, son humour a une dimension plus tragique. Sur Berlusconi, c'est l'humoriste qui a été le plus outrageux, à tel point qu'il a été interdit d'antenne pendant des années. Comme homme, c'est quelqu'un d'irrésistible.
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CINE : 35 RHUMS Claire Denis aime les transes impressionnistes, les postures inquiètes, l... | ||



























