LE COIN DU CINEPHILE EROTIQUE : PAPRIKA (TINTO BRASS)

"Parions que si Almodovar avait signé le film, il aurait eu les honneurs d'une sélection Cannoise..."
Que ceux qui ne succombent pas aux formes généreuses de Mimi sortent et se taisent à jamais ! Toute jeune et déjà si vulnérable, miss Mimi entre par amour dans la maison très close de Madame Colette, mère maquerelle qui aime parfois à porter des god-ceintures. Ses desseins ? Gagner de la thune et s'enfuir loin avec son petit ami. Sous le nom de Paprika, cousine éloignée d'une Belle de Jour (Luis Buñuel) qui, elle, se prostituait pour combler son besoin masochiste et son ennui bourgeois trop confortable, Mimi devient une pensionnaire très demandée. Bien entendu, à force de rencontrer des clients, elle finit par s'attacher : elle croise l'amour auprès de Franco, un beau marin ; puis, tombe sous la coupe de Rocco, un souteneur atrabilaire; bref, croise les regards souvent exhorbités d'individus (clients de passage, toubibs, putains, ecclesiastiques) qui vont contribuer de manière peu ou prou hasardeuse à son ascension sociale. Signalons d'ailleurs la belle audace de Brass qui donne une résolution heureuse au destin de son héroïne filant a priori un mauvais coton et ainsi rappelle que tous les hauts dirigeants du pays peuvent également être de très belles putains. Mais avant l'explosion euphorique du dénouement, Paprika doit subir des humiliations (l'impressionnante scène de dîner cossu qui se transforme en orgie manipulatrice) et des événements incertains dont on ne sait si elle se remettra. Le cheminement est bordélique comme initiatique mais le charme naît précisément de cet aspect décousu, proche de l'alignement de saynètes, qui souligne que la raison et l'organisation sont les pires ennemies de l'érotisme et peut-être aussi, de la vie.

Le sexe décomplexé filmé selon les codes de tonton Brass, auquel on attribue depuis quelques temps de multiples surnoms flatteurs (certains voient enfin en lui le Visconti de l'érotisme) donne furieusement envie d'aimer son histoire. On a toujours voulu donner l'image d'un Tinto Brass pervers pépère uniquement apte à édifier des fictions polissonnes calibrées pour les plaisirs ado du dimanche soir. Jugement hautement réducteur: Tinto Brass est un jouisseur qui dans un contexte historique frigide parle d'hédonisme cru avec une bonne louche d'humour jamais craignos et enregistre des fragments de désir dans une société sauvagemment corsetée. Toutes les héroïnes magnifiées devant sa caméra possèdent le corps de la volupté et le regard de la mélancolie. Loin de toute dérive machiste ou ville, Brass est au contraire un homme qui cherche à cerner le désir féminin comme tonton Brisseau cherche l'extase sur les visages de ses actrices en totale dénuement corporelle et morale. Le parallèle n'est pas anodin: lors de son procès, Brisseau parlait de la montée du désir sexuel comme Hitchcock opérait la montée de l'angoisse dans ses beaux suspens de manière tacite (les relations sadomasos et les connotations sexuelles des délices Hitchcockien); et, comme Hitchcock, Brass effectue des cameos discrets dans ses films (il est faiseur d'anges dans Paprika comme érotomane anonyme dans Vices et caprices). Pas manipulateur ou sournois (il ne se cache jamais derrière une façade auteurisante), il avoue préférer l'érotisme à la pornographie. Ce qui l'intéresse n'est pas de filmer des pénétrations en gros plans mais de sonder la rencontre des corps, l'émotion qui rode, s'épuise, s'agite et étourdit.
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