Kevin Dutot 6
SOIS SAGE
Un film de Juliette Garcias
Avec Anaïs Demoustier, Bruno Todeschini, Nade Dieu
Durée : 1h31
SOIS SAGE de juliette garcias
Une jeune femme sillonne les routes à bord d'une camionnette. Elle a 20 ans. Elle est boulangère ambulante dans une campagne désertée. Se fait appeler Eve. Se dit portée par une histoire d'amour exceptionnelle. Et s'enchante de se rapprocher chaque jour un peu plus de l'homme qu'elle est venue retrouver. Cet homme qui l'a délaissée. Qu'elle n'a plus le droit de voir. Mais qu'elle veut reconquérir pour donner un sens à ce qu'ils ont partagé alors et, peut-être, comprendre qui elle est.
Prendre l'inceste comme source d'inspiraton et d'interrogation pour un premier film équivaut à réaliser son baptème de l'air sans parachute... L'épreuve est déjà difficile mais certains préfèrent y ajouter un peu de piment. C'est le cas de Juliette Garcias qui écrit et réalise un premier film s'intérressant à l'obssession maladive d'une jeune femme pour son bourreau. Il incombe à Anaïs Demoustier la lourde tâche d'interpréter Eve, figure errante et mythomane, préférant mentir pour cacher le voyage qu'elle entreprend pour atteindre la vérité. Boulangère itinérante, elle emprunte des routes sinueuses dans la forêt, vestige des contes de fées, où elle semble chercher à tout prix un grand méchant loup. Le récit se construit vite, intelligemment et efficacement sans tomber dans la fioriture ou l'épure totale. Eve débarque dans ce petit village pour une raison bien précise et le mystère ne le restera pas longtemps. Le discours est clair et concis et les quelques dialogues avec les paysans ou les employeurs, dont le contenu n'a que peu d'intêret, ne sont là que pour introduire les rencontres perturbantes entre Eve et son père.
SOIS SAGE de juliette garcias
Ces dernières, qui montent crescendo et font grimper notre sentiment de malaise, forment une sorte de revanche prise par la jeune femme sur son père... A 20 ans, elle souhaite désormais se confronter à lui, le regarder dans les yeux pour lui dire qu'elle l'aime comme un père et que cet amour plus fort qu'ils ont partagé rend leur relation unique. Cette étrange vision de leur union, révélatrice des failles et des blessures profondes de la jeune femme, contient en elle autant de désordre que d'affection et dans cette tempête, les mots ne peuvent venir qu'au compte-goutte et les gestes, se faire doucement. Juliette Garcias filme ces retrouvailles des yeux d'Eve avec parfois, en flashback, ce sublime morceau de piano à quatre mains où lorsqu'un doigt est effleuré, c'est tout notre corps qui se noue. La promiscuité, les notes de musique, la domination et finalement l'acte sans nom... ce que nous ne voyons pas et que nous ne voulons pas voir, Eve le garde en elle depuis son enfance et la réalisatrice parvient à nous faire ressentir cette souffrance, les malaises et le désespoir de cette enfant qui n'a finalement connu qu'un seul amour, celui de son père.
Bruno Todeschini, le père qui a reconstruit une nouvelle famille et papa d'une petite fille à nouveau, interprète un être manipulateur, médiocre, angoissant et faible dont le seul talent, jouer du piano, a été sali par ses propres doigts. Il semble néanmoins attendre sa sentence, comme paralysé par la présence envahissante de sa fille qui parvient à s'immiscer peu à peu dans son intimité jusqu'à un choc final des deux êtres particulièrement bien orchestré. Juliette Garcias maîtrise son cadre et ce qui se trouve à l'extérieur tout comme elle dirige brillament ses comédiens... L'épreuve du premier film est donc relevée haut-la-main par la jeune cinéaste et c'est avec une certaine attention que nous suivrons ses pas.
Kevin Dutot
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