ELECTION 1
Un film de Johnnie To
Avec Simon Yam, Tony Leung Ka Fai, Wong Tin Lam
Durée : 1h41
Sortie cinéma : 3 janvier 2007
L'élection du nouveau chef d'une vieille triade hongkongaise oppose deux prétendants appartenant à deux écoles bien différentes : tandis que Lok apparaît comme le successeur désigné du vieil Oncle Teng, prônant le respect des traditions et le consensus général, Big D est prêt à abuser de tous les subterfuges, de la corruption au règlement de comptes, pour convaincre les électeurs de lui donner leurs voix. Ce choc des générations ne peut qu'aboutir à une guerre des gangs...
POUR
(c) ROMAIN LE VERN
"La théorie cherche joliment des noises à l'illogisme: To n'a que très rarement réussi à maintenir cet équilibre précaire de manière aussi éclatante."
Malgré un sujet voué au sacro-saint hyperréalisme (traiter des Triades chinoises et de leurs conflits claniques en révélant les moindres secrets de leur mode de fonctionnement), Johnnie To, connu pour son sens de l'atmosphère et ses gunfights classieux, préfère se souvenir que l'absurdité drolatique est parfois la meilleure amie du réalisme glauque (un mafieux tabasse un homme avant de se rendre compte qu'il appartient au même clan que lui - celui-ci se relève sans la moindre égratignure). Ce n'est pas pour autant que le film manque de documentation ou de précision, au contraire. Situé en pleine période de la rétrocession d'Hong Kong à la Chine, Election reflète le bouleversement politique en prenant la forme d'une sarabande nerveuse et enivrante qui se soucie autant de son ambiance torve que de ses personnages corrompus jusqu'à l'os. De manière cohérente, le volet qui suit traduit de la même façon les changements survenus à Hong Kong.
A la lisière du documentaire, l'opus tourne autour d'un seul grand sujet (la rivalité, provoquée par l'élection d'un nouveau délégué au sein d'une triade) et montre des hommes qui s'écroulent sous le poids de valeurs patraques, de rituels pontifiants et des traditions usitées. La caméra de To scrute les visages impassibles, les trahisons pléthoriques, les soubassements secrets et autopsie avec calme et détermination les ferments de la jalousie et de la cruauté des hommes. Parallèlement, le cinéaste distille un sacré suspens avec un enjeu dramatique solide (quête d'un sceptre ancestral volé, garant de l'autorité dudit nouveau délégué) qui permet quelques rebondissements surprenants dont le plus gonflé reste sans conteste la scène finale à la cruauté Shakespearienne, d'une grande violence physique et morale, qui marque le retour littéral à la bestialité et l'avilissement en transgressant au passage plus d'un tabou. Les scènes les plus audacieuses (mention à celle où un homme enfermé dans un tonneau est lancé du haut d'une colline) se succèdent dans un bain de folie où la théorie cherche joliment des noises à l'illogisme: To n'a que très rarement réussi à maintenir cet équilibre précaire de manière aussi éclatante.
Dans ses meilleurs moments, le résultat, puissamment atmosphérique et farouchement singulier, évoque le Scorsese des Affranchis (Big D., le caïd atrabilaire et ingérable est un personnage foncièrement Scorsesien). En donnant l'impression de ne pas toucher à sa narration sinueuse, To raconte pourtant une histoire pas belle et pas nouvelle dans laquelle la cupidité et la rivalité peuvent conduire des gens à se détruire et, comme dans tout grand film noir bien ficelé, la morale donne envie de se flinguer. Pour ceux qui n'ont pas compris tous les enjeux dramatiques, ils ne doivent pas s'inquiéter: tout s'éclaire grâce au second volet qui donne une nouvelle occasion d'attester du talent hors pair du cinéaste. D'autant que les brusques ruptures de ton ne constituent pas une gène: elles donnent un relief étrange à ce requiem cannibale et radical. Le meilleur Johnnie To depuis The Mission.






















