LE COIN DU CINEPHILE : SINGAPORE SLING (NIKOS NIKOLAIDIS)
"Entre filets pervers garnis, odeur de pot-pourri pas pourri, grandes bouffes écoeurantes, amours nécrophiles, vomissures exponentielles, désirs uro-scatos et électrochocs expressionnistes, l'amateur de bizarrerie devrait s'y retrouver d'autant que le film, emmitouflé dans son décor bartoc, ne contient sur deux longues heures qu'un seul vrai retournement de situation où la victime change d'état en prenant conscience qu'il n'oubliera jamais le week-end qui suivit sa petite mort."
Amateur de chemins balisés et de précipités calibrés, passe ton chemin: Nikos Nikolaidis et sa petite troupe de comédien(ne)s n'ont visiblement pas pensé à toi mais plus à celui qui vit sa vie à travers les photos d'un Richard Kern. Résumons un peu l'écheveau cintré: lorsque le jour s'est couché pour éteindre le monde, un brave détective tombe chez deux femmes diaboliques, déclinaison de la petite famille de Massacre à la tronçonneuse portée sur la déviance, qui vont faire du mal au mâle en le confrontant à tout plein de jeux sadomaso (ligoté, violé, torturé). Idéal pour pimenter un rituel incestueux et lesbien où maman et fifille se font des papouilles sévères. Pas de chance pour notre homme donc, paumé dans le labyrinthe des passions souffreteuses, écrasé par la culpabilité avec un grand «cul», qui il y a deux ans est tombé amoureux du portrait d'une femme sur laquelle il enquêtait et qui, comme par hasard, s'appelait Laura. Suivez mon regard.
On parlait la semaine dernière du coréen Fantasmes, de Jang Sun-Woo; cette fois-ci, on va encore plus loin question subversion avec ce film d'environ deux heures qui risque à chaque instant de s'étouffer dans ses propres outrances. Ce qui le sauve, c'est qu'il témoigne de vraies qualités esthétiques, d'une détermination à enquiquiner le politiquement correct, d'une envie de repenser la représentation d'une sexualité (dé)complexée et (dé)culottée sans tabou. Déjà, indice du degré d'étrangeté: les acteurs ne parlent pas la même langue, ce qui explique le recours à la voix-off grecque, accentuant le fait que nous sommes devant une tragédie sadienne. Pour revenir au contenu, le réalisateur Nikos Nikolaidis a visiblement bien révisé son petit Preminger illustré puisqu'il reprend quasiment la même trame que celle de l'inimitable Laura sans Gene Tierney mais avec de l'acide, de la transgression et du cul (au bord de l'explicite) en alternant séquences bandantes et moments glauques dans une esthétique noir et blanc fignolée (même trop, pour le propre bien du film). De l'illustration (esthétisante) à la narration (méandreuse), le film ne se contente pas de faire la peau au classique de Preminger mais pioche un peu partout (un peu de Polanski période Cul de sac, un peu d'Octave Mirbeau du Jardin des supplices, un peu de Ed Wood pour la dimension absurdo-fantastique à la frontière du nanar kitsch). Balèze objet parce que malgré tout ça, il ne ressemble pourtant qu'à lui-même.
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