
Jean-Baptiste Guegan 8
ENTRE LES MURS
Un film de Laurent Cantet
Avec François Bégaudeau, Agnès Ravez, Jean-Pierre Laforce, Olivier Mauvezin
Durée : 2h08
Date de sortie : 15 octobre 2008

Comme le documentaire de Nicolas Philibert, Être et avoir, Entre les murs milite en faveur de l'école publique, laïque et obligatoire chère à Jules Ferry. Le contexte est toutefois singulièrement différent et l'angélisme n'a pas sa place. Ici l'enseignement prend l'allure d'une croisade en faveur de l'intégration par le savoir et la connaissance. Le prof de lettres incarné par Bégaudeau en personne explique lui-même dès le début du film que l'inégalité des chances commence par le temps dévolu à la discipline et que cinq à dix minutes par heure consacrées à rétablir l'ordre et le silence suffisent à creuser un fossé infranchissable entre les établissements. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est le réalisateur de L'emploi du temps (titre qui eut peut-être même semblé plus pertinent qu'Entre les murs, l'enfermement n'étant pas vraiment le sujet de ce huis clos) qui s'est intéressé à cette problématique brûlante. Cantet s'attache depuis ses débuts à regarder le monde du travail et à en stigmatiser les disfonctionnements. Il ne fait donc ici que remonter aux sources du mal français en soulignant ses paradoxes et en stigmatisant ses dégâts collatéraux. Et si certains doutaient encore de la portée politique de Vers le Sud, ce pamphlet où le tourisme était assimilé à une nouvelle forme d'esclavagisme, il prend soin de faire évoquer par un élève la perversité du commerce triangulaire institué par les Européens.
L'intelligence d'Entre les murs consiste à demeurer en permanence à la hauteur de ses protagonistes, sans jamais chercher à en faire des héros de cinéma. Les élèves de cette classe (incarnés par des non professionnels) forment un panel assez représentatif de la société d'aujourd'hui, cette France Black Blanc Beur capable de retrouver son unité autour de son équipe de football, mais aussi prompte à se laisser déborder par ses vieux réflexes identitaires à la moindre occasion. De ce groupe disparate émergent quelques personnalités plus fortes que les autres, comme c'est le cas dans n'importe quel microcosme. Bégaudeau se garde aussi de sacraliser l'enseignant ou de chercher des circonstances atténuantes à ces garçons et ces filles qu'il prend soin de détacher de leur contexte social et de leur cercle familial, afin de ne pas influencer le regard qu'on serait tenté de porter sur eux. Il y a fort à parier que le film provoquera des réactions passionnées de part et d'autre. Il ne peut en tout cas laisser personne indifférent, tant son point de vue est assumé de bout en bout. La mise en scène de Cantet repose sur un corps à corps continu avec ses protagonistes. Quand il les tient, il ne les lâche plus et l'on émerge de ce voyage scolaire en autarcie, perclus d'interrogations et de doutes. C'est la grandeur de ce film de n'imposer aucune certitude, mais d'entrouvrir des portes. En cela, Entre les murs est une oeuvre citoyenne que le ministère de l'Éducation Nationale s'honorerait à soutenir de tous ses efforts lors de sa sortie, sinon à en méditer le propos.
Jean-Philippe Guerand
Retrouvez la galerie photos du film page suivante...
[p1] [p2]





























