Pour comprendre l'aspect novateur d'une série comme Clair de Lune en cette année 1985, il faut resituer quelque peu le contexte de la télévision américaine de l'époque. Les soaps à rallonge (Dallas, Dynastie) cartonnent, les séries sur les détectives privés (Matt Houston, L'amour du risque) sont légions et les concepts rachitiques (Supercopter, K2000) s'étirent sur de multiples saisons. Dans tous les cas, aucun network n'ose prendre un quelconque pari et dévier de la norme télévisuelle de base. Et dans l'absolu, il n'y avait aucune raison pour Clair de Lune de se différencier, puisqu'il s'agit d'une série de détectives commandée à Glenn Gordon Caron (Remington Steele) par la chaîne ABC dans le but de ratisser large en profitant d'un genre alors en vogue. Reste que le scénariste a déjà donné dans le genre, et que la redite ne l'intéresse pas vraiment. Passionné par la comédie romantique (il en réalisera d'ailleurs trois pour le cinéma), Caron emmène la commande sur ce terrain-là, et base, si ce n'est la totalité, du moins une bonne partie de Clair de Lune sur les dialogues. Conséquences, les téléscripts sont deux à trois fois plus longs que ceux de n'importe quelle autre série. A son premier rendez-vous avec les producteurs et Glenn Gordon Caron, l'actrice Cybill Shepherd fera d'ailleurs remarquer que le style d'écriture et le rythme du pilote fait largement penser, à juste titre, aux comédies d'Howard Hawks (L'impossible Monsieur Bébé).
Mais ce n'est pas le seul point qui différenciera Clair de Lune du tout venant, puisque la série se permettra ainsi de multiples autres références qui seront intégrées dans la logique de chaque épisode. Si le terme de "post-modernisme" n'est certainement pas dans la bouche de n'importe exécutif télé de l'époque, il faut pourtant reconnaître que Clair de Lune, bien que restant avant tout une série de détective à connotation romantique, puise son inspiration dans diverses sources, comme Agatha Christie pour les enquêtes, le film noir hollywoodien des années 40 pour le feeling de certaines intrigues et même la parodie débridée. N'hésitant jamais à plonger les personnages principaux dans un univers qui n'est pas le leur (au hasard, La Mégère apprivoisée de Shakespeare, qui sera revu tendance comédie d'arts martiaux !), et ce sans aucune explication particulière, Clair de Lune se permet également de briser une des règles les plus en vigueur à l'époque, celle dite du "Quatrième mur". Jamais à l'époque n'aurait-on osé faire intervenir un dialogue entre le personnage principal et les téléspectateurs. C'est pourtant ce que fera constamment la série, notamment par le biais du personnage de David Addison, allant même jusqu'à dévoiler, à certaines occasions, l'envers du décor. Le jeu de la fiction ainsi brisé, le romantisme rétro, l'antagonisme des personnages principaux (Maddie la bourge contre David l'insolent) et leur attirance partagée seront autant d'éléments constitutifs de la série, de ceux qui feront son originalité et son succès sur les cinq saisons à venir.
Valentin Sanchez
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