En l’an 52 avant JC, la République de Rome règne sur une partie du monde, mais en son sein, une lutte de pouvoir oppose Pompée à Jules César. Tandis que le premier maintient l’ordre à Rome, le second mène une politique de conquête fructueuse qui lui apporte richesse et popularité, ce qui le rend plus puissant chaque jour. Ni Pompée, ni César n’ose déclarer ouvertement la guerre, mais chacun sait que l’affrontement est inévitable. Deux soldats aux tempéraments opposés, Lucius Vorenus et Titus Pullo, vont être malgré eux au cœur des évènements historiques majeurs qui vont précipiter la chute de la République de Rome et mener à l’avènement d’un Empire…
Coproduite par HBO et la BBC,
Rome a été annoncée comme la série la plus chère jamais réalisée : quelques 100 millions de dollars ont été dépensés pour recréer avec véracité la ville antique – ses monuments, son Forum, ses habitants, sa frénésie, … Et le résultat est effectivement stupéfiant : rarement reconstitution historique aura été aussi crédible, surtout à la télévision. En trois mots : on s’y croirait. Mais au-delà de la performance technique, qui fait de
Rome un véritable plaisir pour les yeux, la série est avant tout passionnante pour son récit, qui mêle faits historiques avérés et écarts de la fiction. Le créateur et scénariste principal Bruno Heller n’hésite pas à réécrire l’Histoire, à l’hybrider avec la fiction pour obtenir un résultat bâtard mais passionnant. L’idée n’est évidemment pas nouvelle : Alexandre Dumas écrivait déjà la fameuse citation « Il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un enfant ». Mais l’équilibre entre respect historique et licence artistique est délicat à réaliser et Bruno Heller s’en acquitte avec brio. D’un point de vue historique, sa grande réussite est la reconstitution des mœurs et de l’atmosphère de l’époque : jamais la civilisation romaine n’aura semblée aussi vivante, entre hédonisme, religiosité omniprésente, moralité floue, liberté sexuelle, … Les évènements principaux de l’Histoire sont évidemment également respectés, malgré quelques entorses mineures. Ces entorses sont d’ailleurs une grande part du plaisir qu’il y a à regarder
Rome lorsque l’on connaît, même partiellement, l’Histoire : Bruno Heller joue avec le savoir du spectateur, et s’amuse à faire des clins d’œil aux évènements futurs (quel plaisir de voir Octave grandir quand on sait quel destin l’attend !).
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La série historique a ceci de particulier qu’être « spoiler » (par l’Histoire) ajoute au plaisir du visionnage. Bruno Heller aime également prendre à contre-pied les attentes des spectateurs et les figures imposées du genre. Par exemple, on aura beau attendre le shakespearien « Et tu, Brute? », il ne viendra jamais. Le traitement du personnage de Cléopâtre (brièvement analysé dans « L’épisode clé de la saison 1 ») est également particulièrement surprenant. Ce sont ces écarts que Bruno Heller prend par rapport à la réalité historique qui donnent à la narration de
Rome la latitude nécessaire pour créer un complément fictif attrayant. En vrai bon pédagogue, le créateur de la série enrobe les faits historiques de fiction pour leur rendre toute leur dimension épique et passionnante. Dans
Rome, la fiction est le meilleur véhicule de l’Histoire et, paradoxalement, c’est en s'en s’éloignant que Bruno Heller lui rend toute sa valeur.
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Bruno Heller n’hésite pas à tordre la réalité historique pour y inclure ses personnages et créer ainsi un investissement émotionnel du spectateur dans la série. Ses deux personnages principaux fictifs, Lucius Vorenus et Titus Pullo, traversent l’époque trouble qui marque la chute de la République romaine. Ces deux figures mineures côtoient les personnalités historiques les plus illustres (César, Cléopâtre,…) et, à leur insu, influent sur l’Histoire de manière déterminante. Le savant mélange entre Histoire et fiction qui fait la substance de
Rome implique une réflexion plus générale sur l’Histoire : Bruno Heller suggère qu’elle s’écrit autant, si ce n’est plus, dans la sphère privée que dans la sphère publique. A Rome, la politique semble dépendre autant des relations personnelles, amoureuses et sexuelles des dirigeants que de ce qui se dit au sein du Sénat, qui est surtout présenté à travers des querelles incessantes et stériles. Par exemple, le complot contre César est initié par Servilia, une maîtresse éconduite par l’Empereur. Servilia, motivée avant tout par son désir de vengeance, se sert des dissensions politiques qui émaillent Rome pour arriver à ses fins. La politique est donc au service d’intérêts personnels, qui prévalent. Ainsi, même si l’action de
Rome se déroule il y a plusieurs milliers d’années, son discours ne dépareille pas dans les Etats-Unis d’aujourd’hui. La société américaine est en effet bâtie avant toute chose sur la notion d’individualisme : la solution vient toujours de l’individu et de la sphère privée, et les Américains ont une défiance profonde envers la sphère publique, les institutions et le collectif (le fantasme de la menace du
big government est très présent et s’est accentué avec des scandales tels que le Watergate). La plupart des séries américaines illustrent ces valeurs, de
X-Files et ses complots gouvernementaux occultes à
Ally McBeal et ses affaires judiciaires qui se règlent dans l’intimité des toilettes mixtes. Rome s’inscrit donc également dans cette mouvance, en affirmant que c’est avant tout la petite histoire qui dirige l’Histoire.
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D’un autre côté,
Rome relate la chute d’une République et l’instauration d’un empire. Le propos de Bruno Heller est alors peut-être également de mettre en garde les Américains contre leurs tendances à laisser les affaires personnelles et privées régir leur politique, au risque de voir leur démocratie s’effriter. De nos jours, une série américaine dont l’un des thèmes est l’impérialisme peut difficilement ne pas être lue comme un commentaire sur les Etats-Unis, quand bien même cette série relate des évènements vieux de plusieurs centaines de siècles. La série elle-même établit ce parallèle entre la puissance impérialiste romaine et les Etats-Unis : lors d’une discussion au Sénat, on peut notamment entendre « His illegal war is over. Gaul is long since on its knees. Why does Caesar keep his brave soldiers from their families and friends? / Sa guerre illégale est terminée. La Gaule est sur les genoux depuis bien longtemps. Pourquoi César empêche-t-il ses soldats courageux de rejoindre leurs familles et leurs amis ? ». Un tel discours n’est pas sans rappeler certaines critiques formulées contre le président George W. Bush à propos de la deuxième Guerre du Golfe. Mais si on suppose que Bruno Heller établit un tel parallèle entre la campagne en Gaule et la guerre d’Irak, on doit également considérer que César est victorieux en Gaule :
Rome semble alors réaliser le fantasme américain d’une victoire incontestée qui fait défaut au conflit irakien. A travers l’évocation de cet empire en chute,
Rome offre incontestablement un commentaire sur l’impérialisme américain, qui peut peut-être se résumer par la toute première phrase de la série : « The Republic of Rome rules many nations, but cannot rule itself. / La République de Rome contrôle de nombreuses nations, mais est incapable de se contrôler elle-même ».