Bill Henrickson est un homme d’affaire accompli, un père attentionné et un mari aimant – c’est-à-dire aimant ses trois femmes autant l’une que l’autre. Car Bill est un polygame, et il a épousé, dans l’ordre, Barbara, Nicolette et Margene, qui lui ont donné, en tout, sept enfants. La vie de cette famille particulière n’est pas de tout repos, entre difficultés financières pour entretenir tout ce petit monde et crêpages de chignon réguliers entre les trois femmes. La famille vit cependant unie dans une résidence composée de trois maisons, pour offrir une façade crédible au monde extérieur. La polygamie est en effet prohibée aux Etats-Unis et les Henrickson doivent sans cesse se cacher et mentir sur leur mode de vie auprès de leurs voisins et collègues. Pour couronner le tout, Bill est rattrapé par ses origines quand Roman Grant, l’inquiétant gourou de la secte polygame où il est né et a grandi, réclame des parts de son entreprise.
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Avec
Rome,
Big Love est une des séries de la dernière chance pour HBO, qui depuis quelques années cherche désespérément des successeurs dignes de ses séries phares qui se terminent les unes après les autres (avec la disparition des
Sopranos début 2007, HBO verra s’éteindre la dernière des séries « évènement »).
Big Love jouit donc d’une équipe de premier ordre devant et derrière la caméra : en plus d’un casting royal emprunté au cinéma (Bill Paxton, Chloë Sevigny, Jeanne Tripplehorn, Harry Dean Stanton, …), la série est produite par Tom Hanks et Gary Goetzman, qui avaient déjà collaboré pour HBO sur
Band of Brothers. Mais les vraies têtes pensantes de
Big Love sont ses créateurs, producteurs et scénaristes Will Scheffer et Mark V. Olsen. Dès l’annonce de la série et de son thème controversé, des plaintes se sont fait entendre du côté des autorités mormones américaines, qui craignaient que leur religion ne soit associée à la polygamie, alors qu’ils essaient de se défaire cette image. En conséquence, dans la série, la famille Henrickson n’est jamais expressément liée aux Mormons et HBO a envisagé un temps de précéder la série d’un prologue expliquant que la religion mormone a désavoué la polygamie en 1890. De toute façon, la controverse est souvent la meilleure des publicités et
Big Love n’a pas dérogé à la règle : la diffusion de la série a engendré nombre d’articles et de débats autour de la légalisation de la polygamie.
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Mark V. Olsen et Will Scheffer ont habilement contourné le dilemme moral que pose leur thème, la polygamie. Ils ont introduit le camp de Juniper Creek, une secte polygame où les femmes sont asservies à la volonté du « prophète » Roman Grant, un gourou qui a une dizaine d’épouses et qui est sur le point d’ajouter à son harem une adolescente de quatorze ans. Le mauvais exemple présenté par la secte de Roman Grant, le « méchant » de la série, sert donc d’alibi : tous les arguments contre la polygamie et les abus liés à ce mode de vie sont évoqués dans la série à travers cette secte et
Big Love sous-entend donc qu’il y a une « mauvaise » polygamie comme il y a une « bonne » polygamie. Mise en parallèle avec le fanatisme religieux de Juniper Creek, la famille Henrickson, malgré sa particularité, semble unie et aimante – il est répété à de maintes reprises que les trois femmes de Bill ont choisi la polygamie, qu’elles sont libres et que cette famille est bâtie sur l’amour. Bien que les créateurs de la série aient déclarés que leur intention était de dresser un portrait juste de la polygamie aux Etats-Unis sans porter de jugement, le spectateur a forcément de la sympathie pour ces personnages présentés avec bienveillance comme une famille plutôt heureuse et fonctionnelle.
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Le portrait de la famille Henrickson est donc positif et ces « bons » polygames sont présentés comme les victimes d’une société intolérante qui ne leur permet pas de vivre leur foi librement. A l’instar de
Desperate Housewives,
Big Love présente une Amérique paranoïaque où l’on vit perpétuellement sous le regard de ses voisins et où l’on peut être dénoncé à tout moment. La série reflète ainsi le climat de suspicion qui règne dans les Etats-Unis post-11 septembre, post-Patriot Act. Les Henrickson doivent en effet cacher leur mode de vie à leurs collègues et leurs voisins car la polygamie est interdite aux Etats-Unis. La série décrit cette famille polygame comme victime de persécutions (venant par exemple d’une secrétaire fouineuse ou d’une voisine trop curieuse) qui les obligent à mentir. La première femme, Barbara, est la Mme Henrickson officielle, tandis que les deux autres femmes prétendent être des voisines et des mères célibataires. La série exprime l’idée qu’autour du débat sur la polygamie, ce qui se joue réellement est l’extension de la notion de « famille » à des types de familles non traditionnels. Le fait que Mark V. Olsen et Will Scheffer forment un couple homosexuel joue probablement un rôle dans leur intérêt pour la polygamie et ce que
Big Love semble affirmer, c’est que la notion de famille devrait être ouverte et les polygames, comme les homosexuels, devraient avoir le droit au type de mariage qu’ils souhaitent. Lors des débats autour de la légalisation de la polygamie, certains observateurs ont fait remarqué ce lien entre les revendications homosexuelles et polygames – la légalisation de la polygamie serait la prochaine étape logique après l’autorisation des mariages gay. De telles déclarations ont cependant déclenché l’ire des associations de défense des droits des homosexuels qui voient dans ce débat autour de la polygamie, qui reste très marginale, un moyen fallacieux de discréditer leur combat.
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D’un point de vue qualitatif,
Big Love est indéniablement une série bien écrite, bien filmée et excellemment bien interprétée, ce qui la rend très agréable à suivre. Les personnages sont attachants (même les plus insupportables comme Nicky gagnent en profondeur au fur et à mesure que la saison avance), et les scénaristes n’oublient jamais de garder une certaine distance avec leur sujet pour nous faire rire des étrangetés de cette famille polygame. Mais en prenant du recul, une certaine culpabilité se dégage également du visionnage de
Big Love. On ne peut ignorer en effet que la série rétablit des valeurs rétrogrades – la domination de l’homme et de la religion – au centre de son propos. Quand on compare les messages de
Big Love à ceux des précédentes productions de HBO, de
Sex and the City à
Six Feet Under, on ne peut qu’être un peu consterné par l’énorme recul que marque cette série, qui, par exemple, présente une image peu flatteuse des femmes. Non seulement
Big Love les renvoie au foyer (c’est la mode, décidément…), mais leur vie ne tourne qu’autour de l’homme et de leurs enfants. Comme Nicky le dit dans un épisode : « Women are designed to tend to the chicks in the nest while men go out early to gather worms. If women go out to gather worms, who will take care of the chicks? / Les femmes sont faites pour s’occuper des poussins dans le nid tandis que les hommes vont chercher des vers.
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Si les femmes sortent pour aller chercher les vers, qui prendra soin des poussins ? » La polygamie engendre de plus un modèle ultra-patriarcal dans lequel les trois femmes de la série sont en perpétuelle compétition pour l’attention et l’affection de l’homme. Chacune représente un stéréotype : Barbara, la mère, protectrice, tendre et aimante, Nicky, la mégère, manipulatrice et menteuse, et enfin, Margene la femme-enfant irresponsable. La religion tient aussi une place très importante dans la série. Il est suggéré que Bill soit lui-même un « prophète » et il a des rêves prémonitoires. Il baptise d’ailleurs lui-même ses enfants dans la piscine de leur résidence. Toute la série baigne donc dans une religiosité exacerbée qui, passé la condamnation du fanatisme de Juniper Creek, est traitée au premier degré. Dans le monde de
Big Love, l’abstinence est une valeur primordiale (comme l’apprendra à ses dépens Ben, le fils de Bill) et l’homosexualité ne peut se vivre que dans la honte et la douleur. Même si les messages de la série restent ambigus, elle n’en réintroduit pas moins un discours très réactionnaire qui surprend sur une chaîne telle que HBO.
Big Love s’inscrit ainsi dans la mouvance des séries américaines comme
Desperate Housewives et ses valeurs ambivalentes plutôt conservatrices et
24 et ses innombrables scènes de tortures cautionnées au nom de la sécurité nationale : on peut regarder et apprécier ces séries tout en prenant de la distance par rapport aux valeurs qu’elles véhiculent.