Bryan Fuller est un petit génie. Qui plus est, un petit génie qui a su saisir sa chance. Grand fan de la série Star Trek : Deep Space Nine à l’époque où celle-ci acceptait de recevoir des scénarios tiers, le monsieur a réussi à vendre quelques scripts à cette dernière avant d’être engagé sur une autre série de la licence, Star Trek : Voyager. Il n’a depuis cessé de travailler, allant de séries en concepts. Après quatre saisons sur Voyager, Fuller prit l’initiative de travailler sur des projets plus personnels. Il créa alors deux séries aussi atypiques que jouissives : Dead Like Me et Wonderfalls. Des séries à l’humour noir et aux scénarios inventifs, mettant en scène des personnages hauts en couleurs poussés dans des histoires apportant une vision du quotidien perturbée par des éléments fantastiques bien particuliers. Dead Like Me voyait en effet l’apathique George (Ellen Muth) mourir en se prenant sur la tête la cuvette des toilettes de la station MIR et intégrer alors une équipe de faucheurs d’âmes. Du côté de Wonderfalls (co-crée avec Todd Holland de la série Malcolm), c’est cette fois une Jaye Tyler désabusée (Caroline Dhavernas) qui d’un coup d’un seul, voit des animaux en plastique lui parler et lui demandant d’accomplir un certain nombre de tâches éparses afin de servir une finalité qui lui échappe.




Pushing Daisies

Se distinguent déjà dans ces deux séries les thématiques majeures de l’auteur : d’un côté comme de l’autre, les scénarios sont tout d’abord motivés par un amas de circonstances menant à un but plus grand que nature. Autre élément majeur des œuvres typiquement Fulleriennes, les personnages principaux ont une grande part de frustration dans leur vie, devant garder coûte que coûte un secret qui leur pourrit l’existence autant qu’il les rend uniques. Jaye ne peut en effet pas annoncer à tout un chacun qu’un lion en plastique lui donne des ordres sans passer pour la cinglée de service alors que George n’a pour sa part, pas la possibilité de révéler, sous sa nouvelle apparence, son retour parmi les vivants à une famille qui la pleure. Pour finir, et outre l’omniprésence de divers éléments fantastiques dans les deux séries, les personnes sont de réels désabusés, en totale opposition avec les expériences qu’ils vivent de plein fouet tels de violents accidents du destin. Tandis que chacune de leurs aventures pourrait porter à l’émerveillement, George et Jaye sont totalement blasées, et remplissent leur tâche en traînant des savates, bougonnes et passablement énervées de ne pas voir en quoi ces dernières les avantages elles. Un égocentrisme qui tranche impeccablement avec le côté altruiste et désintéressé d’aventures forcées au choix par une autorité supérieure (Dead Like Me) ou une guerre des nerfs quotidienne (Wonderfalls, où Jaye est sans cesse harcelée par des animaux inanimés), et propose au spectateur un contraste permanant hautement jouissif.

Malheureusement et toutes réjouissantes qu’elles soient, ces séries se verront rapidement annulées. Dead Like Me ne survivra en effet que deux saisons tandis que Wonderfalls n’aura pas même la faveur d’aller au-delà de l’initiale commande de 13 épisodes. Qu’à cela ne tienne, Fuller n’est à court ni d’idées ni de projets, et enchaîne immédiatement avec le développement d’une série tirée d’un comic-book du créateur de Hellboy Mike Mignola (Amazing Screw-on Head, qui ne connaîtra au final qu’un seul épisode) avant de s’embarquer dans l’aventure Heroes avec Tim Kring et son équipe. Mais malgré le succès de cette dernière et son renouvellement, Fuller aspire à d’autres horizons et désire revenir à quelque chose de plus personnel. C’est ainsi que naîtra Pushing Daisies, l’histoire d’un pâtissier spécialisé dans la confection de tartes diverses et possédant la faculté de ramener dans notre monde chaque être ou élément précédemment doté de vie.




Pushing Daisies

Ned découvre tout jeune sa capacité à ramener à la vie les êtres vivants lorsque d’un simple contact, il ressuscite son golden retriever Digby, écrasé par un camion de passage. Mais le jeune homme n’est pas au bout de ses surprises lorsque ranimant une mère, dans la foulée morte d’un anévrisme, cette résurrection causera la mort du père de sa voisine et amour d’enfance Charlotte Charles, dite Chuck. Une résurrection qui sera de plus de courte durée puisque l’embrassant en lui souhaitant bonne nuit, la mère du bambin retournera ad patres. Ainsi vont donc les règles de la résurrection : Ned peut ressusciter quiconque d’un simple toucher, mais se doit de les retoucher au bout d’une minute afin de les renvoyer définitivement au royaume des morts. Le hic ? Même si ce second toucher s’avèrera fatal quelles qu’en soient les circonstances, Ned devra impérativement l’opérer au bout des fatidiques 60 secondes sous peine de voir un être vivant de même gabarit se trouvant à proximité également envoyé dans l’autre monde. C’est ainsi que le père de Chuck perdit la vie.

Désormais incapable de toucher son chien et orphelin de mère, Ned fut alors séparé de Chuck (qui allât vivre avec ses deux tantes, anciennes nageuses synchronisées professionnelles) et fut envoyé par son père dans un internat lointain. Abandonné et livré à lui-même, il eut tout de même la possibilité d’expérimenter avec diverses grenouilles et autres lucioles, les règles régissant son habilité extraordinaire. Héritant de sa mère le don de pâtissier, Ned en fit son métier et finît par ouvrir son échoppe personnelle, un restaurant dénommé le Pie Hole. C’est alors que le destin se chargea de réunir Ned et Emerson, un détective privé bedonnant et fan de tricot qui découvrira rapidement les extraordinaires capacités du pâtissier. Ned étant dans une impasse financière, les deux hommes vont alors faire équipe afin de ramasser diverses rançons : Emerson se chargera de dégotter les affaires tandis que Ned ressuscitera diverses victimes de meurtres et autres accidents organisés afin de découvrir rapidement l’identité des coupables. C’est ainsi que les deux amis ramassent désormais facilement un convoité pécule. Mais cette dynamique bientôt rôdée changera le jour où la victime d’un de ces « accidents » se trouvera être la fameuse Chuck.




Pushing Daisies

Reprenant dans les grandes lignes les axes de Dead Like Me et Wonderfalls (la mort, l’élément fantastique, la mise en scène imagée et inventive), Pushing Daisies les pousse à leur paroxysme en changeant cependant un élément bien particulier : Ici, le côté désabusé de Ned sera perturbé par la résurrection de Chuck, que l’homme sera bien incapable de ramener dans le monde des morts. Et c’est ainsi que (re)naîtra une romance pour le moins contrariée puisque les deux amants n’auront jamais l’occasion de se toucher, si ce n’est au travers de matières diverses. L’apathie fait alors place à une joyeuse, naïve et inventive romance magnifiée par cette frustration éternelle, laissant Emerson hériter du rôle de ronchon. Une romance cependant coupable pour Ned puisque outre le fait que la résurrection de Chuck causera la mort d’un autre être humain à proximité, le monsieur ne cessera de se sentir coupable pour avoir accidentellement provoqué la mort du père de son amie.

Cependant, Pushing Daisies est loin d’être une série morose. Malgré cette proximité incessante de la mort, la série est sans conteste la plus colorée et la plus joyeuses des aventures télévisuelles qu’il nous ait été donné de contempler. Ne serait-ce que visuellement, chaque décor semble tout droit sorti d’un album de contes pour enfants, peuplé d’éléments aux designs travaillés et originaux, peints à grand coups de couleurs pimpantes et vives. Qu’il s’agisse du Pie Hole, de la maison des deux tantes ou des fantastiques segments d’introduction mettant en scène le jeune Ned et se découvrant tel un livre d’illustration, chaque image nous sort du quotidien avec une aisance et une réjouissance merveilleuses. La mise en images des situations est d’une inventivité sans cesse renouvelée et travaille activement afin d’abattre la frontière entre la réalité et la métaphore visuelle. Il n’est ainsi pas rare de voir les personnages se transformer en étoiles ou assister à un montage opérant des transitions graphiques aussi belles que pleines de sens. Cet aspect de conte est de plus souligné par une orchestration sonore ravissante et une narration en voix off aussi musicale qu’agréable. Ses élucubrations sonnent ici tels de joyeux poèmes dans la bouche du chanteur et narrateur Jim Dale, célèbre en Angleterre pour avoir officié sur les audio-tapes d’Harry Potter. A ce titre, Pushing Daisies ainsi n’a pas été sans évoquer à certains les meilleurs métrages du metteur en scène Tim Burton, du court et savoureux Vincent à l’étriqué Sleepy Hollow, le macabre en moins.




Pushing Daisies

Mais au-delà du visuel gaillard et de l’attrait sonore envoûtant de l’œuvre, c’est surtout par ses personnages, son ton et sa narration que la série s’avère réjouissante à chaque instant. Tout d’abord, chaque protagoniste de la série s’impose lui aussi comme un véritable élément de conte, avec des couleurs, des caractéristiques et des défauts bien définis. On passe du détective ronchon et calmant ses nerfs dans le tricot aux tantes de Chuck, personnages de spectacle itinérant contrariés par la vie. On n’oubliera bien évidemment pas la frêle mais énergique Olive, assistante de Ned au restaurant et secrètement amoureuse de lui, poussant parfois la chansonnette en son absence (ainsi que son amoureux transi invisible à ses yeux), ou encore le gardien de la morgue locale dont la simple expression de corniaud blasé provoque l’hilarité de l’assistance. Un panel de protagonistes au sommet duquel trône forcément le couple formé par un Ned heureux mais torturé et une Chuck pleine de surprises, ayant passé son enfance à apprendre tout et n’importe quoi. Un joyeux duo de tourtereaux et imperturbables romantiques malheureusement séparés par une faucheuse aux aguets.

Quant au contenu des épisodes et à son traitement, c’est le feu d’artifice permanent. Chaque semaine, une nouvelle intrigue permet, à l’image d’une pièce de mosaïque étincelante, de construire un univers multicolore dense et cohérant dans lequel tout est possible. On rencontrera çà et là un duel organisé entre chimistes spécialisés dans les odeurs, un manchot amoureux d’une estropiée à la recherche d’un lot de diamants, une voiture tournant à l’essence de pissenlit, un meurtre opéré par un mannequin de crash test ou encore une nouvelle rivalité entre un magasin de bonbons récemment ouvert et le bien nommé Pie Hole. Mais loin de se contenter de fournir à son audience une simple « histoire de la semaine », la série met un point d’honneur à faire évoluer ses personnages, ou tout du moins à creuser leurs désirs et leur passif. Nombreux sont ainsi les épisodes à avoir une intrigue ayant un lien direct avec des évènements touchant de près les personnages : le troisième épisode se concentre ainsi sur la mort provoquée par la résurrection de Chuck tandis que le cinquième mettra littéralement en scène un fantôme tueur issu du passé d’Olive. Même Digby le chien aura droit à son épisode thématique via une enquête se déroulant dans le monde des canins de compétition.




Pushing Daisies

Bien entendu, les scénaristes n’oublieront jamais de jouer sur une liste de codes prédéfinis, tant au niveau des gestes que des dialogues. Emerson sera ainsi chargé à contre cœur d’enlacer Chuck puisque Ned n’en a pas la faculté (Olive se chargeant avec bonheur de la réciproque), Chuck restera à un moment critique et malgré les apparences, hors du champ de vision d’une de ses tantes, borgne, alors que les répliques amusantes fusent de toutes parts. « Je t’embrasserais si cela ne devait pas me tuer », ou les échanges « Ne joue pas trop avec la chance / C’est elle qui a commencé » (Ned/ Chuck) et « Ils ne se touchent pas ? / J’aimerais qu’ils se touchent plus ! » (Olive/Emerson à propose de Chuck et Ned) ne sont que de menus exemples de ce que la série offre incessamment à ses fidèles, accro à une histoire qu’ils regardent avec un sourire inaltérable.

Pour finir, inutile de dire que sans de formidables acteurs, leur gestuelle, leur entrain et leurs expressions, la série ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. En tête du casting, on retrouve le très grand Lee Pace (1,92m), admirable en naïf et amoureux transi d’une Anna Friel (Chuck) pimpante, vivante au sens le plus pur du terme et énergique en diable. Ils sont accompagnés par un Chi MCBride (Emerson) qui prend ici le rôle du désabusé de circonstance, alors que Kristin Chenoweth incarne une Olive attendant patiemment que le beau pâtissier la regarde enfin. S’ajoute à cela une petite galerie de guests stars bienvenues, entre Molly Shannon, David Arquette ou le comédien Fred Willard. Portée par des performances impeccables, une mise en scène de rêve et une mythologie riche et en constante évolution, Pushing Daisies est un véritable joyau comme il n’en existe pas deux à la télévision. A ce titre, la série a d’ailleurs déjà été nominée 27 fois dans diverses catégories et célébrations, remportant par ailleurs 3 Emmys Awards à la récente et célèbre cérémonie sur ses onze nominations à ce seul évènement. On espère que l’aventure de ce conte télévisuel aussi atypique que miraculeux continuera encore longtemps.

David Brami

 



box office

1

GRAN TORINO
entrées : 1 522 090 (2 semaines)




2

WATCHMEN - LES GARDIENS
entrées : 377 235 (1 semaine)




3

MARLEY ET MOI
entrées : 357 977 (1 semaine)




4

LOL (LAUGHING OUT LOUD)
entrées : 2 979 861 (5 semaines)




5

SLUMDOG MILLIONAIRE
entrées : 1 721 583 (8 semaines)




6

HARVEY MILK
entrées : 235 246 (1 semaine)




7

VOLT, STAR MALGRE LUI
entrées : 2 695 677 (5 semaines)




8

LE CODE A CHANGE
entrées : 1 355 695 (3 semaines)




9

CYPRIEN
entrées : 551 649 (2 semaines)




10

LAST CHANCE FOR LOVE
entrées : 160 641 (1 semaine)