Inutile de se demander bien longtemps ce qui est passé par la tête des traducteurs quand ils ont décidé de traduire en
Six Sexy le titre anglais
Coupling de cette fantastique sitcom issue de l’esprit de Steven Moffat. Représentant tant une filiation biaiseuse avec la sitcom américaine
Friends (l’histoire de six amis) qu’un élément sexuel non seulement vendeur mais également très présent dans la série, cette traduction manque pourtant de retranscrire l’élément principal de la version originale puisque
Coupling traite principalement de l’évolution d’un couple principal. On n’oubliera à ce titre pas de remarquer que le terme
Coupling désigne en anglais une unité de couplage mécanique et/électrique. Alors scénariste de sitcom (entre autres 43 épisodes de la série
Press Gang et 13 de la série
Joking Apart), Moffat est déjà en couple avec la productrice Sue Vertue quand celle-ci lui commande une nouvelle série. Et quoi de plus simple que de narrer l’aventure de leur rencontre ? C’est ainsi qu’à peine détournée, Steven va commencer à raconter l’histoire de Steve (Steven), de Susan (Sue), et celle des amis qui vont graviter autour d’eux.

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Une structure très simple va alors s’imposer puisque chacun des deux personnages aura donc un/une ex et un/une meilleur(e) ami(e). Ainsi, deux groupes vont rapidement se créer (les hommes et les femmes), permettant à l’auteur d’analyser, de triturer, de disséquer les différentes situations de la vie de tous les jours qui vont se présenter à eux sous deux angles bien distincts, et une grande partie de l’intérêt de la série va résider dans ce contraste permanent entre les deux points de vue. Des points de vue d’autant plus intéressants que la série va choisir non pas de se focaliser sur des amitiés bien prudes, mais sur le sexe, base des relations qui vont unir les personnages. Immédiatement, on parle donc de fidélité tordue et de fantasmes chantages servant aux femmes à manipuler les hommes. Essayant de rompre avec une ex qui ne le lâche jamais, même au bout du monde (elle le retrouvera un jour lors d’un voyage à Venise alors qu’il croyait avoir la paix), Steve sera sempiternellement ramené vers une Jane refusant la rupture et s’amusant avec lui en jouant des seins, lui dévoilant ses dessous, ou évoquant une ancienne relation lesbienne et la possibilité d’un éventuel ménage à trois.
Mais tout va changer lorsque Steve rencontrera Susan (dans les toilettes de leur bar de prédilection, en allant acheter un préservatif pour satisfaire Jane et ses bas instincts), une amie de travail de son meilleur pote Jeff (un célibataire obsédé et roi des concepts étranges), qu’il invitera à dîner. Et ce dîner va rapidement donner le ton de toute la série, réunissant toute la petite équipe avec un timing millimétré et un sens de l’enchaînement de répliques et des situations parfaitement chronométrées. Jane suivra son instinct de pot de colle et voudra s’imposer à Steve avant que Susan ne débarque en avance. « Steve, tu as une petite amie ? » lui demandera Susan. « Pour le moment, oui,… Tu es en avance » lui répondra Steve. Et les dialogues autant que les arrivées (la meilleure amie de Susan débarquera ensuite avec l’ex de cette dernière) de s’enchaîner avec une précision chirurgicale, dans un entremêlement de répliques ne tombant jamais dans l’oreille d’un sourd. « Qu’est ce qu’il faut que je fasse pour que vous partiez, que je vous montre un sein ? » « D’accord » dira Jeff, soutenu par tous les autres, Steve inclus : « On était censé avoir un rendez-vous, je ne veux pas avoir un sein de retard sur tout le monde ».
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Mais cet art du timing n’est pas le seul atout de la série puisque en grand fan de l’expérimentation narrative, Steven Moffat, aidé par le réalisateur Martin Dennis (
Black Books), s’amusera à opérer toutes sortes d’éclatements divers afin de servir au mieux son propos. Contrairement aux sitcoms classiques, nous aurons ici droit à de nombreuses ellipses (certains personnages vont décrire les choses à ne pas faire dans une situation à venir alors que nous les verront parallèlement se conduire exactement de cette manière), à une quantité non négligeable de révélations catastrophes (l’auteur nous cachant savamment certaines scènes pour ne nous les révéler que plus tard) et à nombre de montages interactifs parallèles, comme dans cet épisode où trois groupes de personnes se situent dans le même bar et ont chacun une histoire différente ponctuée de diverses interactions, et l’épisode choisit de montrer chronologiquement chacune des aventures l’une après l’autre sans interruption. Le scénariste se payera même le luxe de montrer en parallèle sur tout un épisode via un écran splitté, le même présent de deux personnages se séparant au début et se retrouvant à la fin.
Un approche toute particulière qui ouvre un éventail de possibilités monstre, entre la construction et la résolution de quiproquos plus que nombreux et la possibilité de montrer, donc, l’impact de certaines séquences en parallèle tant sur la psyché masculine, généralement paniquée et analytique à l’extrême, que sur celle, féminine, plus ordonnée, tour à tour plus adulte ou plus émotionnelle. Et de situations ouvrant sur des perceptions complémentaires ou opposées des deux sexes d’une même situation, la série ne va pas en manquer. Elle abordera sans complexe bon nombre de questions que tout le monde se pose tout bas mais que personne n’ose jamais aborder avant d’en avoir les réponses (c'est-à-dire quasiment jamais). De l’intérêt pour l’homme du matériel pornographique, de son besoin d’aller à la selle tout seul, de ses fantasmes sous-jacents ou de ses insécurités quand à l’évolution d’une situation, la performance sexuelle, l’avenir d’un couple, les attentes de l’autre … Tout est abordé dans le moindre détail, décomplexant les situations mais n’oubliant jamais qu’ici le rire prime avant tout.
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La galerie de personnages, très équilibrée, va d’ailleurs permettre d’argumenter de manière équitable sur tous ces sujets. Hormis le couple central, relativement normal malgré ses insécurités et ses névroses, nous aurons également des pendants féminins et masculins de deux caractères extrêmes aussi jouissifs que nécessaires. Jane et Patrick, les ex respectifs de Steve et Susan, auront ainsi une sexualité débridée et une assurance apparente, tandis que Sally, obsédée par son apparence et Jeff obsédé par des relations sexuelles qu’il intellectualise trop sans jamais les toucher, seront leurs complets opposés. A ce titre, Jeff prendra d’ailleurs le rôle du ressort comique personnalisé puisque Steven Moffat passera son temps à placer dans sa bouche nombre de fantasmes et d’idées biscornues que seul ce personnage, donnant un nom à tout ce qu’il analyse, sera capable de concevoir. Nous aurons ainsi droit aux ex « invidangeables » (une expression sortie à point nommée alors que Susan se demande pourquoi Steve passe son temps à aller aux toilettes tout en ignorant que Jane s’y trouve), à la boucle de fou rire (à laquelle in ne faut surtout pas penser dans les moments graves de type ‘minute de silence’), à une discussion sur la position des fesses (« D.ieu les a placé derrière sinon nous passerions notre temps à les tripoter »), ou encore sur l’éventuelle commercialisation de gelée ayant servit de terrain à une partie de catch féminin (« le Jelly-Porn ! Les deux désirs de l’homme en un ! De la bouffe et du cul... qui se mangent ! »).
Malheureusement, Richard Coyle, l’interprète de Jeff, voudra bientôt explorer de nouveau horizons et la quatrième saison se passera donc de lui. Il sera alors remplacé par un nouveau personnage afin de maintenir l’équilibre de la série, et Steven Moffat de voir ici, en grand fan de science fiction qu’il est (et plus particulièrement de la série
Doctor Who), l’occasion de se lâcher encore un peu plus et de se faire plaisir. Introduit en comparant sans le savoir la naissance d’un nouveau né avec la scène d’éventrement du premier
Alien, Oliver sera donc le propriétaire d’une librairie de science fiction bardée de Daleks (les ennemis du Dr Who, déjà cités par Steve ans la seconde saison), tandis que son appartement sera un autel en hommage à la geekitude. Nous y trouverons ainsi diverses PLV (une princesse Leïa du
Retour du Jedi grandeur nature), de nombreux posters (
Alone in the Dark) ou encore des éditions collectors d’anciennes séries (
Cosmos 1999), le tout sans doute tiré (en partie tout du moins) de la collection personnelle de l’auteur. Même si les références clin d’œil n’étaient pas absentes du reste de la série (on retrouve un hommage vibrant à
Reservoir Dogs en première saison), Moffat ira même jusqu'à pousser le vice en faisant porter à Oliver un Sweat Shirt arborant dans le dos un slogan revendicateur lourd de sens (« Bring Back
Doctor Who »), la série initiée par Sydney Newman ayant disparu de l’antenne depuis quelques années. L’épisode principalement axé sur le personnage bénéficiera également d’une introduction à la
Star Wars, et mettra aussi en scène un fantasme de Patrick débutant sur une jaquette de la série
Le Prisonnier.
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Bien évidemment, il serait fou d’imaginer qu’une telle série passerait à côté de forts moments d’émotion pure et nous aurons droit à diverses déclarations d’amour aussi puissantes que bien amenées, délivrées par lapsus au détour d’un discours ou d’un excès de colère, alors que l’évolution naturelle de la série mènera bien évidement le couple principal à avoir un bébé (pile au moment où le scénariste et sa productrice en attendront un !). Cultivant le non dit et une certaine gêne typiquement anglaise jusqu’à la catastrophe tout en mettant en exergue des réactions typiquement masculines (Jeff qui bave à l’évocation d’une partie de jambes en l’air, Patrick qui ne conçoit pas une relation avec une femme sans sexe) ou féminines,
Couping/ Six Sexy se pose à mis chemin entre la mise à jour des vaudevilles d’autre fois et une analyse sociologique et sexuelle tirant sur le Woody Allen de la meilleure époque.
Absolument indispensable, la série connu en 2003 une tentative d’adaptation américaine plan-plan absolument catastrophique dans laquelle Gina Bellman (l’interprète de Jane) fit une courte apparition caméo, et mettant en scène Colin Fergusson (
Eureka), Rena Sofer (
24 Heures Chrono, Heroes), Jay Harrington (Desperate Housewives), Lindsay Price (
Lipstick Jungle, Beverly Hills 90210) et Sonya Walger (
Lost). Mais malgré la débauche de talents, il fut impossible d’adapter au formatage américain puritain un sujet dépendant autant de ses connotations sexuelles et du génie original de ses initiateurs. D’ailleurs, le succès de la série poussa tant les acteurs (tous excellents) à décrocher rapidement de juteux nouveaux contrats (à l’image de Jack Davenport parti sur
Pirates des Caraïbes avant de figurer dans
Swingtown l’année dernière, sans parler de Steven Moffat, trop content de participer enfin à l’aventure d’une vie en embarquant sur le
Doctor Who lancé en 2005 par Russel T. Davies), qu’il fut rapidement impossible de les réunir pour une ultime saison tout de même commandée par la BBC. Seule consolation, on est toujours content de retrouver désormais chacun d’entre eux sur de nouveaux projets (Gina Bellman, cette année sur la TNT dans
Leverage après avoir de nouveau fait équipe avec Steven Moffat sur
Jekyll), et on ne risque pas de ne plus entendre parler du génial scénariste, bientôt réalisant le rêve de sa vie en prenant les rênes de sa série fétiche
Doctor Who en 2010.