Consultant financier durant une dizaine d’années dans une firme de Los Angeles, Daniel Knauf décide en 1992 de réaliser un vieux rêve : devenir scénariste pour les studios hollywoodiens. C’est ainsi qu’il se lance à cœur perdu dans l’écriture et accouche d’un manuscrit de long métrage de près de 180 pages. Deux fois plus long qu’un manuscrit normal, le récit, intitulé Carnivàle, narre un affrontement d’envergure entre les forces du bien et du mal, prenant place au beau milieu des années trente dans le Middle West américain. Malheureusement jugé trop ambitieux bien que déjà compressé par rapport aux intentions de l’auteur, le script, tirant sa source des écrits de JRR Tolkien et de Charles Dickens, ne trouvera malheureusement pas acquéreur. Un premier échec qui poussera pourtant le monsieur à persévérer et à écrire diverses autres œuvres, dont le téléfilm Blind Justice, quelques épisodes de la série de loups-garous Wolf Lake et le film d‘aventures sous-marin Dark Descent qu’il se chargera d’ailleurs lui-même de réaliser en 2002.
Mais la majorité de ses scripts étant jugés trop bizarres pour être produits, Knauf, après une revigorante rencontre avec quelques membres de la guilde des scénaristes vit germer en lui l’envie de transformer son long script en série. Une tentative qui fut malheureusement un nouvelle fois vouée à l’échec et qui poussa le monsieur, en désespoir de cause, à poster sur son site le premier chapitre de son œuvre remanié en pilote télévisuel. Et c’est alors que le miracle se produit : repéré par un dénicheur de talent, le script plaît à HBO et se voit alors très vite rentré en production de la série avant une diffusion débutant le 14 Septembre 2003. Un pari risqué puisque Knauf, qui va servir ici autant de producteur que de scénariste, n’a jamais mis les pieds sur une production de cette envergure. Mais la chaîne croit tant au potentiel du récit qu’aux capacités du visionnaire à donner corps à son œuvre, et celui-ci est très vite rejoint sur le projet par Ronald D. Moore (le futur producteur génial de Battlestar Galactica alors fraîchement débarqué de Roswell) et par une véritable armée de réalisateurs (Rodriguo - Les Soprano, In Treatment- Garcia, Jeremy -Six Feet Under, Rome- Podeswa…) et de scénaristes talentueux (Dawn Prestwich et Nicole Yorkin --Amy, The Riches- ou encore William Schwmidt -Charlie Grace).
Afin de donner toutes ses chances à la série, HBO ne recule devant aucun moyen. De ce fait, La Caravane de l’Étrange s’ouvre sur un générique absolument fabuleux, mélange d’images d’Épinal et de films d’époque créé par le studio A52 (également responsable des génériques de Deadwood et Rome) à ce point remarquable qu’il vaudra à lui seul un Emmy Award à la série sur les cinq qu’elle remportera en 2004. Un effort tout particulier est également apporté à la reconstitution historique puisque l’aventure prend place dans une période très particulière de l’histoire américaine. Incorporé dans l’intrigue tant pour des raisons de réalisme que des préoccupations scénaristiques, le Dust Bowl de la grande dépression et ses tempêtes de sable ravageuses offrent un éventail de possibilités monstre puisqu’ils vont permettre d’inscrire dans la mythologie de la série, la présence du diable aux US comme un fait historique. Qui plus est, nombre d’évènements historiques et de personnalités seront également incorporées au récit, tels que les premiers balbutiements des programmes radio de masse, la fondation du Klu Klux Clan ou encore le passage éclair de similis Bonnie & Clyde, abattus comme si de rien n’était par des protagonistes autrement plus dangereux.
Mais alors que cet encrage dans l’Histoire teinte le récit d’un cachet tout particulier, c’est surtout le cœur de celui-ci qui passionne. La série va ainsi immédiatement mettre en place deux personnages dont les destins sont inextricablement liés. D’une part, Ben Hawkins (Nick Stahl), un jeune meurtrier fraîchement évadé et craint par une mère effrayée et malade qui décède d’entrée de jeu, n’aura pas d’autre choix pour survivre que de se joindre à un cirque itinérant. De l’autre, le frère Justin Crowe (Clancy Brown), intègre et généreux, décidera contre l’avis de tous de donner refuge aux pauvres migrants ayant tout perdu dans la dépression, et prendra sur lui de leur construire une paroisse. Pourquoi ces deux personnages ? La raison est simple : ils sont tous deux issus de longues lignées parallèles de ‘princes’ et de ‘prophètes’ (des termes utilisés de façon très particulière dans la série), dotés de pouvoirs particuliers et tous deux avatars complémentaires de la lumière et de l’ombre. A travers une longue série d’évènements et de rêves prémonitoires ou révélateurs, les deux êtres partagent une connexion puissante et vont, tout en développant peu à peu leurs pouvoirs et leurs habilités respectives, être amenés à s’affronter pour rétablir une balance de pouvoir qui oscille à chaque génération.
Doté d’une beauté picturale sans précédent pour une série télévisuelle, La Caravane de l’Étrange est, de l’aveu de son créateur, largement inspirée de visionnaires tels que David Lynch, Stanley Kubrick, Tim Burton et Tod Browning, et cela se voit : longs plans illustratifs à la composition divine, décors à la précision diabolique, visions cauchemardesques et atmosphère tour à tour éthérée et poisseuse, tout y est. En parlant de Browning, difficile de ne pas immédiatement songer à Freaks puisque le cirque itinérant qui va accueillir Ben est empli de personnages hauts en couleurs : Sœurs siamoises, femme à barbe, homme lézard, contorsionniste, magicien aveugle et voyante catatonique aux tarots lourds de sens seront rapidement pour les spectateurs bien plus que des êtres à l’apparence étrange. Un panel qui tire d’ailleurs son inspiration de l’amour que porte Knauf pour les cirques itinérants et les handicapés exclus, son père ayant passé sa vie dans une chaise roulante. C’est dans cet environnement de solidarité (précarité oblige) que Ben, doté du pouvoir de manipuler l’énergie vitale du monde, et donc de soigner quiconque, va doucement et au prix de bien des sacrifices, accepter sa propre nature et partir en quête d’un certain Henry Scudder (John Savage), un père maléfique détenteur de bien des secrets.
Parallèlement, le Frère Justin sera lui aussi mitraillé de visions prophétiques, des visions troublantes dont il se servira tout à tour pour remettre dans le droit chemin certains de ses paroissiens, ou qu’il prendra (à tort ?) comme un signe de la volonté du Divin. Mais après avoir aidé les migrants à trouver un toit, et ce à l’encontre des autorités tant religieuses que locales, le désespoir poussera Justin à l’exil suite à un incendie criminel dans lequel périront six orphelins. C’est dans cet exil lui aussi prophétique qu’il redécouvrira ses origines et sa véritable nature démoniaque avant de revenir glorieux et plus décidé que jamais à guider les foules. A ce titre, il est d’ailleurs intéressant de constater que le bien évolue au milieu des parias et des exclus itinérants alors que le mal va trouver la source de son pouvoir au sein d’une communauté solide et d’institutions codifiées qu’il reprendra à son service. Mais Justin représente t’il véritablement le mal, ou tout simplement un certain progrès ? La force qu’il accumule tout au long des deux premières saisons de la série et les moyens qu’il emploie ne sont-ils pas tout simplement des moyens (il est vrai extrêmes) d’arriver à des objectifs bénéficiant au plus grand nombre ? La question se pose d’autant plus quand on se penche sur le cas de Scudder, un prédécesseur dans le domaine de l’ombre finalement révélé comme lâche et sensible. Un refus de manichéisme présent tout du long de l’œuvre malgré le sujet, et qui aide le récit à construire des personnages forts, vivants et réalistes, emplis de contradictions toutes humaines.
Rappelant Les Raisins de la Colère, La Caravane de l’Étrange dépeint une Amérique en pleine détresse et en pleine évolution. Une Amérique dans laquelle des vieillards vendent leur fillette attardée pour des passes à deux dollars, et dans laquelle mourir de la tuberculose était un fait fréquent. Une Amérique dans laquelle écouter à la radio les sermons d’une figure religieuse inspirée de personnages historiques tels que le prêtre Charles Coughlin (un antisémite rationalisant la montée du fascismes et ses méthodes et possédant une émission de radio hebdomadaire dans les années 30) avait tout de rassurant pour les populations locales. Mais La Caravane de l’Étrange n’est pas une série misérabiliste. Malgré la misère ambiante, l’aura fantastique de la série (entre L’Exorciste et Twin Peaks) et le souffle épique de l’œuvre (gagnant une puissance phénoménale dans ses derniers instants) lui confèrent un cachet tout particulier. La mythologie créée par son auteur, et incluant tant Jésus que les templiers et autres villes fantômes (un excellent double épisode prenant place à la bien nommée Babylone), est dévoilée via une progression passionnante et accrocheuse, même s’il faudra nécessairement suivre le show avec une attention toute religieuse. Il sera en effet rapidement possible de se perdre dans ces histoires de passassions de pouvoirs entre générations, de machinations séculières et d’ombre et de lumière si l’on rate ne serait-ce qu’une séquence. Mais qui voudrait rater une miette d’une pareille aventure ?
A l’image de la série Angels in America, La Caravane de l’Étrange, poussée par une créativité artistique démente, va donc plonger ses spectateurs dans un monde d’apparences, de magie mystique et d’onirisme affirmé, accompagné par les compositions musicales envoûtantes de Jeff Beals (Pollock, Rome). Un point très important pour le créateur de la série qui tentait de dépeindre ici ce qu’il décrivait comme la dernière ère de la magie avant celle de la raison comme l’explicite d’ailleurs l’introduction de la série, narrée tel un conte merveilleux depuis le futur par un Samson ayant déjà vraisemblablement vécu toute l’histoire. Initialement prévue en trois chapitres de deux saisons chacune, La Caravane de l’Étrange devait ainsi s’achever de manière apocalyptique par le test de la fameuse explosion nucléaire américaine de Trinity le 16 Juillet 1945, un élément lui aussi déjà présent en rêve dans la série et que Ben devait se charger d’arrêter. Malheureusement, le show est bien trop coûteux pour la chaîne câblée et coûte plus de dollars par épisode qu’il n’a de téléspectateurs. On parle ainsi d’un budget de 4 millions de dollars par semaine, un épisode sur deux nécessitant la reconstruction d’un nouveau décor gigantesque (la caravane traverse 9 villes en deux saisons), sans parler des costumes (5000 personnes costumées pour la seule première saison) ou des nombreux effets spéciaux. C’est à cause de ses soucis budgétaires que la série ne dépassa malheureusement pas les deux saisons et fut annulée par HBO le 11 Mai 2005, laissant orphelin un public hypnotisé à la suite d’un cliffhanger de fin de chapitre qui annonçait de grandes choses. Depuis, la série a survécu dans le cœur des fans, ces derniers ayant organisé une convention dédiée à la série en Avril 2006 (Le Carnicon) tandis que Daniel Knauf (s’étant depuis afféré sur les séries Standoff, Supernatural et Fear Itself) continue de temps en temps d’abreuver de détails certains forums spécialisés.
David Brami
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