DANS LA BRUME ELECTRIQUE * *
(In the Electric Mist) – 2008 – 102 mns (version américaine) / 117 minutes (version réalisateur)
Réalisé par Bertrand Tavernier
Avec Tommy Lee Jones, John Goodman, Kelly McDonald, Peter Sarsgaard, Mary Steenburgen...
Sortie France : 15 avril 2009 / Usa en blu ray et dvd imports
Les morts confédérés
Deuxième adaptation cinématographique d’une enquête de Dave Robicheaux, après le ratage Vengeance Froide avec Alec Baldwin en 1996, filmée cette fois-ci par un grand réalisateur bien de chez nous : Bertrand Tavernier. Robicheaux est un personnage récurrent des romans de James Lee Burke (17 au total avec ce personnage) et cet opus s’intitule Dans la brume électrique avec les morts confédérés. Drôle de titre me direz-vous. Drôle de film vous répondrai-je ! Mais avant toute chose évacuons le premier problème. Dans la brume… est un film aux capitaux français, tourné par un français (qui avait déjà tourné en anglais avec La Mort en direct), avec une équipe américaine et un acteur principal tout ce qu’il y a de plus américain. Drôle de mélange. Chez nous le film sort en salles en avril et chez eux cette semaine en direct to dvd. Cette critique sera donc celle de la version américaine. A l’origine le film devait sortir il y a un an mais vous connaissez l’histoire : aux Etats-Unis peu de cinéastes ont le final cut donc Tavernier s’est pris la tronche avec eux et après moult négociations et remontages il a réussi à avoir son montage pour la sortie en dehors du territoire us. Quant aux américains ils n’auront pas la chance de le découvrir en salle mais directement sur la galette numérique. Il est vrai que l’histoire à la base est assez critique envers l’Histoire américaine… Ceci explique donc (peut-être) cela. Qu’en est-il ? Dans la brume… est-il la rencontre au sommet de deux grands noms du cinéma ?
Dave Robicheaux (Tommy Lee Jones) est un vieux de la vieille. Inspecteur à New Iberia, Louisiane, Dave n’aime pas qu’on l’emmerde. Avec ses méthodes expéditives et son manque d’humour il va devoir élucider une séries de crimes commis sur de jeunes prostituées. De plus il rencontre une star Hollywoodienne venue tourner dans les environs un film sur la guerre de sécession. Il le prend directement en pitié car comme lui, Elrod Sykes (Peter Sarsgaard) est alcoolique. Enfin pour Dave c’est du passé mais comme on le sait tous le passé peut toujours revenir vous hanter. Elrod lui confie qu’il a trouvé le squelette d’un noir enchaîné dans le marais où il tournait une scène de son film. Réveillant en lui de vieux souvenirs (Dave, jeune, a vu un homme noir se faire descendre par des racistes), cette histoire va commencer peu à peu à bouleverser sa vie. Il va commencer par voir les fantômes du passé (les soldats de la guerre de sécession).
Sur cette trame chargée en Histoire et en sous histoires, les scénaristes Jerzy Kromolowski et Mary Olson-Kromolowski adaptent de nouveau un faux polar après le brillant The Pledge de Sean Penn (2001). Tout comme dans le film de Penn, la résolution de l’enquête et sa conduite n’est pas aussi importante que les effets qu’elle peut avoir sur ses policiers. On pense aussi au Dahlia Noir, Minuit dans le jardin du bien et du mal, Gosford Park… et tellement d’autres films dans le genre qui sont en réalité des polars déguisés. Donc de prime abord on ne peut pas être déçu par le film de Tavernier qui n’invente rien sur le terrain de la quête derrière l’enquête. De la critique d’une société derrière une investigation policière. Ici c’est la société américaine à travers cet état dévasté de Louisiane qui est critiqué. Ce racisme qui continue d’exister, qui a transformé des hommes en bêtes. Plusieurs pistes abordées sont ultra intéressantes mais pas assez approfondies (et peut-être seulement dans cette version américaine). Les femmes traitées comme du bétail, les traces que laissent les guerres sur des populations d’individus et leurs descendants, l’alcoolisme pour oublier, les amitiés qui tournent mal… On voudrait être justement plus dans l’étude sociologique mais le film prend le parti de faire un 50/50 qui rend ni le polar nerveux, ni la critique frontale. Ces fantômes du passé (au sens littéral) intriguent mais ne rendent absolument pas la mélancolie que l’on sent terriblement voulue par les auteurs.
De plus la mise en abyme du cinéma aurait pu être là aussi plus fouillée, plus intéressante. Mais non ! On ne sent jamais le liant entre les sous intrigues. D’ailleurs les relations entre Dave et Elrod ou Baby Feet, son ancien ami qui a mal tourné (John Goodman), sont peu approfondies là où quelques scènes supplémentaires auraient suffi à boucler la boucle et ainsi pu donner au métrage l’aura d’un grand film. On voit véritablement les stigmates que l’œuvre porte en elle mais tout n’est pas abouti. De plus en débarquant deux des acteurs de No Country for Old Men (Jones et Kelly McDonald) - là aussi un autre polar déguisé - Tavernier n’évite pas la comparaison avec les récents films américains critiques envers leur société. Mais tout n’est pas si négatif à la fin du visionnage du film.
Tout d’abord les acteurs tous très bons, très justes. Tommy Lee Jones est un grand acteur qui joue de ses fêlures et de son côté grognon-expéditif comme personne. Son visage a été inventé pour le cinéma. Brut, très viril mais aussi très sensible, à fleur de peau : il est le choix idéal pour incarner Dave Robicheaux. Ca c’est dit ! Ensuite les autres ne sont pas en reste : John Goodman met son image de gentil nounours de côté pour incarner un pimp mi odieux mi charismatique. Peter Sarsgaard lui aussi met son image de psychopathe de service de côté pour incarner un acteur hollywoodien à la dérive à la sensibilité exacerbée… Ils sont les trognes de cette aventure moite et décalée. Car décalé est bien le mot d’ordre, à l’image de la musique de Marco Beltrami, qui n’arrive jamais à donner le sentiment de noirceur, de profondeur ou de mélancolie que le film aurait pu avoir avec un autre compositeur. Avec ses stressantes partitions pour la saga Scream, Beltrami avait trouvé dans le genre horreur une adéquation parfaite entre son style et les images de Craven. Ici ça n’est pas vraiment ça ! Sa musique apporte un contrepoint humoristique à l’ensemble mais jamais une profondeur recherchée. Car à entendre les échotiers de la dernière Berlinale Dans la brume… est un « grand film sombre et envoûtant». On croit rêver face au résultat qu’on a devant les yeux avec cette version dite « de producteur ». Certaines scènes de violence font rejaillir la noirceur d’un tel monde ou encore les scènes d’apparition donnent un cachet fantastique bienvenu mais avec la musique de Beltrami on est plus dans le folklore qu’autre chose. Ni sombre ni envoûtant. Juste classique, efficace et point à la ligne. Alors oui rendons à César ce qui est à César : le film divertit et fait réfléchir tout ça à la fois. Tavernier s’en sort très bien, filmant avec amour la Louisiane mais à la vision de cette version on ne voit jamais cette rencontre entre deux géants faire les étincelles promises. Rendez-vous donc en Avril pour voir les différences avec la « version réalisateur » (quinze minutes supplémentaires). Je pense fortement que le résultat différera peu (à moins de changer le score de Beltrami, ce qui peut aisément changer la tonalité du film). Réussi mais assez décevant.