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david fincher (28 Août 1962 - )
A ses débuts, il participa à l'élaboration des effets spéciaux chez ILM (notamment pour Indiana Jones et le temple maudit) puis il fit ses gammes en réalisant quelques clips (pour Madonna et Aerosmith). Rien ne le prédisposait donc à développer un univers sombre et désabusé, glauque et désenchanté qui traduit à merveille la désespérance et l'absence de mythes qui gangrène le monde moderne. Son cinéma est celui de ceux qui ont vu la fin des divinités, des utopies, des idéologies, des chemins tous tracés et d'une destinée manifeste qui irait forcément vers le progrès et dans le bon sens.
Malgré les efforts du studio pour charcuter son premier film au montage (alors que Fincher avait jeté l'éponge devant toutes les contraintes qu'on lui imposait), Alien 3 garde encore sa force de subversion et demeure une belle conclusion dans la continuité de la saga (le quatrième volet de Jeunet est un peu en dehors, mais constitue un beau post-scriptum). Le vaisseau de Ripley a explosé et dans la capsule de sauvetage dans laquelle elle s'est échappée demeure un passager. Elle échoue sur une planète carcérale peuplée d'hommes obéissant à des règles strictes. Ils sont très perturbés par la présence d'une femme. Mais ils vont être bien plus perturbés encore par son passager clandestin. Alors que le premier volet de Ridley Scott jouait sur l'ambiance (rappelant d'ailleurs souvent 2001, odyssée de l'espace, dans son atmosphère) et que le second volet de James Cameron jouait sur l'action et la confrontation pure (défourailler sur des dizaines d'aliens, dans un déchaînement assez jouissif), ce troisième volet joue, le plus longtemps possible, sur un huis-clos claustrophobe, une proximité dérangeante et une menace longtemps indéterminée (dans l'une des versions du script, la créature n'apparaissait pas).
On trouve les bases du cinéma de Fincher. L'obscurité, l'ambiance oppressante, la pression nauséeuse et des explosions de violence et de gore, préparées et mises en place dans un crescendo méticuleux et implacable qui vous plonge dans un malaise profond. Dans une atmosphère lourde et confinée, un isolement total, le combat désespéré et inégal s'organise pour la survie de la petite communauté. C'est dans la violence de certaines images comme celle du cyborg déchiqueté que le style de Fincher s'affirme. Dans le sacrifice final de Ripley, on trouve une belle conclusion à ce qui devait être le dernier film de la franchise et également un bouleversement des codes hollywoodiens qui veut que les gentils viennent à bout de l'affreux et s'en tirent immaculés. Ici, les résistants sont des criminels et l'héroïne est intimement liée à la créature et doit disparaître avec elle. Tout est désenchanté et sombre dans ce film, et présage déjà de la suite de l'oeuvre du cinéaste lorsqu'il aura conquis son indépendance.
Avec ce pavé dans la marre que fut Seven, on sut qu'il fallait compter avec David Fincher et qu'on tenait là un grand metteur en scène. Le scandale qu'il provoqua en raison de sa violence crue n'a que peu d'équivalents (on peut citer toutefois le même genre de réactions excessives à la sortie de Orange mécanique de Stanley Kubrick). Il fallait nous protéger de cette horreur et une telle barbarie étalée sur l'écran posait encore une fois la lancinante question rabâchée -et passablement irritante car la littérature a dépassé depuis longtemps ce genre de considération- de la violence au cinéma et de la mauvaise influence qu'il peut avoir. Evidemment, il ne vise pas le public du Roi Lion. Mais la qualité artistique de ce film et son côté jusqu'au-boutiste dans la peinture du crime rappelle par exemple la noirceur des romans de James Ellroy. Fincher a d'ailleurs longtemps souhaité adapter le Dahlia Noir, le résultat aurait été plus heureux et proche du roman car moins propret et moins lisse que la version sans âme de Brian de Palma.
Un vieux flic (Morgan Freeman) qui en a trop vu et va prendre sa retraite, est associé à un jeune encore idéaliste (Brad Pitt) pour élucider les meurtres d'un tueur en série qui veut illustrer chacun des sept péchés capitaux par un meurtre horrible. On découvre ici une atmosphère pluvieuse, sombre et glauque où l'espoir et la lumière n'ont que peu de place. La structure est celle d'un polar classique. Le traitement est inédit. Jamais on n'avait vu de mise en scène qui trichait si peu avec l'horreur, au point que certaines scènes de crimes vous rendent presque nauséeux, au coeur de ce que l'on ne veut surtout pas voir. Il fallait oser filmer cela, ces mises en scène horrifiantes de cadavres disposés en fonction de ce qu'était leur péché. L'histoire connaît du coup une efficacité et une force de frappe que le polar au cinéma n'avait jamais connu avant. On est à la fois fascinés et totalement révulsés par la succession de ces meurtres, dans un état de pression cauchemardesque voisin de celui que connaissent les personnages.
Fincher réinvente les codes classiques de l'enquête policière au cinéma et s'impose comme une référence. Après Seven et son intransigeance cruelle, aucun polar ne pourra être fait comme avant. Ce qui fait dire à beaucoup que Fincher est un maître du genre. On attend donc son Zodiac avec une avidité mêlée d'appréhension (plonger dans cette ambiance sombre, glauque et malsaine n'a rien d'anodin). Il est certainement incontournable dans ce registre. Mais il n'est pas que cela.
Avec The Game et plus encore Fight Club, il critique ouvertement la société capitaliste et consumériste qui a aliéné les hommes et les a détournés de l'essentiel. Dans The Game, Michael Douglas est un homme d'affaires à qui tout réussit et qui est devenu parfaitement ignoble. Il faut qu'il soit plongé dans la confusion la plus totale, vivant l'anéantissement de son existence, propulsé hors de tout ce en quoi il croyait, pour venir à bout de sa suffisance. A la fin du film, il est déboussolé, traumatisé, anéanti, mais il est redevenu lui-même, hors de tout statut social, juste un mec bien et éprouvé qui se souvient enfin de qui il est. Dans le jeu auquel il participe à son insu, au fil des situations moralement sadiques dans lesquelles il est plongé, il se défait de son horrible assurance, de son importance factice et redevient humain, puisqu'il ne lui reste rien d'autre.

Avec Fight Club en 1999, Fincher livre un véritable film culte qui pousse encore plus loin cette idée. On est au delà de la critique d'un yuppie et de son petit monde. Il s'agit d'une satire en règle du système entier, celui qui nous soumet : quand ce que nous possédons nous possède, que quand on est des accros aux meubles design, quand notre absence de problèmes devient un problème, quand nos certitudes ne font qu'ajouter à notre confusion.
La réponse apportée au désarroi d'Edward Norton dans le film par son alter ego, Tyler Durden (Brad Pitt dans son meilleur rôle depuis l'Armée des douze singes), c'est l'autodestruction. Dans un monde devenu totalement virtuel, seule la violence simple des coups de poing et des combats à mains nues peut nous permettre de ressentir à nouveau, de renouer avec cette humanité que l'on a étouffée sous des nécessités illusoires (l'argent, le travail, la famille, les biens, le bonheur standardisé qui ne convient à personne). Sous l'impulsion charismatique de Tyler, ce club défouloir, cet exutoire absurde, devient vite un groupuscule, une secte, un groupe terroriste visant à dénoncer la société de consommation (tout en exécutant des actions potaches et assez drôles dans leur cynisme cruel). Edward Norton est obligé de se lancer à la poursuite de son ami Tyler pour l'empêcher d'exécuter son plan nihiliste (en gros anéantir la société capitaliste et tous ses oripeaux).
On a tout entendu sur Fight club, censé être violent, absurde, idiot, fasciste ai-je même entendu une fois (alors qu'il n'est que nietzschéen, c'est à dire au delà de toute morale). Il commet surtout le crime d'être inclassable, de jouer sur un ton extrêmement mal compris en général : celui du cynisme, du nihilisme, de la dérision, de l'humour noir qui ne respecte rien (surtout pas le bon goût), bref un authentique film d'anarchie, comme on en a jamais vu. Il est l'adaptation de l'un de ces romans réputés impropres à la transcription au cinéma. Le film de Fincher est pourtant audacieux, anticonformiste (d'une manière affichée comme rarement) transgressif et virtuose à tous points de vue. Qu'il ait créé la polémique n'a en soi rien d'étonnant, il était fait pour. La mise en scène est bluffante d'innovation, les personnages sont tous totalement névrosés et revenus de tout, à la recherche d'un frisson qui les tirerait de leur ennui routinier (comme Marla Singer, grandiose Helena Bonham Carter, qui pousse même le vice jusqu'à assister aux réunions d'hommes ayant eu un cancer des testicules).
Le ton est cynique, décalé, désabusé, ironique et drôle mais il pointe assurément l'un des maux principaux de notre modernité : le désoeuvrement absolu. C'est ce dont souffre le personnage de Norton au début du film, le remède qu'il y apporte est aussi absurde que son mal. A l'univers sombre de Fincher se superpose ce constat désabusé et paradoxalement rafraîchissant : tout est absurde, tout est trompeur, tout est foutu, alors on peut s'en moquer. Bien peu de films ont eu le courage et la force d'affirmer quelque chose d'aussi déprimant et d'aussi peu bankable. Le grand paradoxe est que ça soit revigorant.

Cette forme de dérision hautement subversive n'a par ailleurs jamais été montrée avec autant de brio. Au delà de son aura culte, Fight Club est l'un des classiques des années 90 finissantes, l'une des plus brillantes réussites de cette période qui s'interrogeait sur ce en quoi elle pouvait encore croire, sur ce qui restait de l'humain dans une société de plus en plus automatisée et sur la nature de sa réalité (par exemple dans Matrix). Fight Club en est le plus brillant témoignage, sans compromis, sans équivoque, sans une ride. A l'image de Seven rien ne vient altérer son originalité. Fincher a le don de faire des films qui créent le scandale à leur sortie mais qui resteront dans l'esprit des spectateurs et dans l'histoire du cinéma. Après Seven, c'est son deuxième chef d'oeuvre, beaucoup plus ambitieux et plus irrévérencieux y compris dans sa forme et ses mises en abyme.
On note dans ces deux sommets de sa filmographie, un goût très prononcé pour les fins en coup de théâtre qui remettent tout le film en cause, le maître du twist final à vous faire tomber la mâchoire. Ce procédé est parfois utilisé jusqu'aux limites du ridicule pour justifier habilement l'indigence d'un scénario (comme dans le récent Next de Lee Tamahori), genre « tout ça n'était qu'un rêve ». Fincher utilise ces bouleversements de récit avec une maestria à vous couper le souffle, parce que vous sentez l'étrangeté tout au long du film et pourtant la fin vous prend par surprise et vous estomaque, dans la continuité du film et non en totale rupture avec lui comme c'est souvent le cas avec ce genre de rebondissement. On ne voit pas arriver la fin de The Game (malgré le titre qui attise notre méfiance), pas plus que la « dépressurisation » finale et géniale de Fight Club, Seven vous prend par surprise quand vous croyiez que tout était entré dans l'ordre. La structure narrative des films de Fincher est infaillible, on peut les revoir encore et encore, continuer à s'émerveiller de son habileté, de la manière subliminale et inexorable dont il amène sa chute. Mais il ne s'agit pas d'un choc à la Sixième sens de M. Night Shyamalan où tout repose sur la révélation finale, qui une fois découverte, enlève beaucoup de son intérêt au film lorsqu'on le revoit.

Car c'est loin d'être la principale marque de Fincher. De Seven à Fight Club, c'est sa transgression qui impressionne, l'atmosphère qu'il impose et la grande virtuosité de sa mise en scène et d'un univers cohérent qui impose quelque chose de nouveau et de dérangeant.
Avec Panic Room, Fincher signait un film plus conventionnel que l'expérimental et foisonnant Fight Club. On y retrouvait cependant tout ce qui fait son style, l'obscurité, la claustrophobie, l'irruption de la violence. Une femme seule avec sa fille vient d'acheter une propriété huppée à New York. Au premier soir des cambrioleurs s'y introduisent pour trouver l'argent laissé là par le précédent propriétaire. La mère et sa fille se réfugient dans une pièce hermétiquement close qui les protègent du danger en les isolant du monde. Encore une fois le traitement est magistral, le film est truffé de plans hallucinants et virtuoses. Cependant, on ne retrouve pas la provocation qui faisait la grandeur de Fight Club, pas plus que l'horreur glauque et nauséeuse de Seven. Panic Room est un thriller classique, avec aux commandes un excellent réalisateur dont on attend toujours beaucoup. Et ici, on a la déception paradoxale de n'être que devant un bon film et pas un événement.

Fincher, a par la suite été attaché au projet MI : III qu'il a dû quitter pour causes de différents artistiques avec Tom Cruise (son interprétation de cet univers aurait pourtant été très intéressante). Il revient avec Zodiac, en mettant en scène l'une des plus grandes histoires criminelles non élucidées des Etats-Unis. Un tueur en série surnommé Zodiac terrorisa San Francisco en assassinant arbitrairement ses victimes, juste pour le plaisir, et en envoyant ensuite des messages à la police ou en laissant des messages sur les lieux du crime. Il ne fut jamais retrouvé. Une histoire terrifiante car le tueur n'est pas identifié, il engendre panique et psychose. Et Fincher est celui qui pouvait le mieux les traduire à l'écran. Il est également prévu qu'il retrouve Brad Pitt pour un film de science fiction (The curious case of Benjamin Burton). Il sera passionnant de retrouver son style, cette sombre ambiance qui vous prend aux tripes et vous soulève le coeur. Ou peut-être bouleversera t-il les conventions, comme il l'a souvent fait.
Finalement, tous ses films racontent la fin des certitudes et dépeignent à des degrés divers, une humanité désemparée devant un monde absurde et violent qui échappe à toute compréhension, à toute interprétation rationnelle. Le cinéma de Fincher a souvent déchaîné les passions et les critiques virulentes car il est l'un des rares à être authentiquement désenchanté, portant un regard froid et cru sur les ruines de notre modernité, anarchiste parfois dans son approche et dans sa structure, souvent rétif à tout ordre établi.













