"Au-delà de la simple parodie de sitcom, on jubile devant les répliques cinglantes et assassines qui viennent bouleverser ce monde trop paisible."
Ceux qui pensent que François Ozon n'est qu'un petit joueur uniquement capable de mettre en images des drames bourgeois devraient zieuter de plus près sa filmographie et surtout découvrir ses premières amours. Asséner ça reviendrait à dire que Paul Verhoeven n'est bon qu'à réaliser des block-busters pour les américains. Une ineptie, bien entendu. Dès ses débuts - et ce bien avant Sitcom, il semble caractérisé par trois qualificatifs : éclectique, prolifique et énigmatique. Avec une moyenne d'un film par an, l'ancien enfant terrible du cinéma français, aujourd'hui adulte au centre de querelles cinéphiles, continue de tracer son parcours qui ressemble presque à celui d'un Almodovar qui passe d'un cinéma d'auteur trash aux mélos lacrymaux de festivals. Avant d'être réalisateur de longs-métrages, François Ozon est passé par la case du court. Ses sujets d'alors correspondaient à des envies précises. La petite mort, histoire d'un adulescent névrosé qui passe son temps à prendre en photo des jeunes hommes qui se masturbent, démontre avec une force inouie comment la provocation devient un vernis spectaculaire qui masque le véritable sujet du film : un jeune homme qui n'a jamais réussi à s'aimer ni à accepter son physique et qui pense que son père l'a toujours trouvé laid. Son déséquilibre permanent, ses coups de dépression et ses rapports compliqués avec la sexualité seraient nés de là. A partir de ce court, la logique est simple: il faut voir au-delà des apparences.
Dans cette lignée, on peut également citer Scènes de lits, un court-métrage kaléidoscopique où des personnages, de tous âges, de tout sexe, sont au lit et font l'acte avec plaisir et joie en faisant montre de loquacité. D'emblée, chez Ozon, faire l'amour n'a rien de scandaleux. Le cinéaste filme avec sensualité les corps nus et autopsie le désir cru. Dans ce même court-métrage, on reste longtemps surpris par le premier sketch qui, raconté oralement, passe pour une blague potache mais qui, sur grand écran, acquiert une dimension singulièrement angoissante. Une prostituée emmène un client dans une chambre d'hôtel et propose de lui faire une fellation. Pour un peu plus cher, elle lui chante «La Marseillaise», mais à une seule condition : que cela se passe dans le noir. L'homme accepte et la fille se met à chanter. Soudainement pris d'un doute, il allume la lampe et trouve sur le chevet un oeil errant. Glauque ? Oui, et surtout malsain. Une robe d'été donne à voir un premier gros plan sur le maillot de bain noir moulant d'un jeune homme en train de faire bronzette sur un transat. Quiétude interrompue par l'arrivée de son amant (Sébastien Charles, chorégraphe pour Huit Femmes) qui se met à danser sur le Bang-Bang de Sheila, reprise de la fameuse version de Nancy Sinatra, remise au goût du jour par Tarantino et Kill Bill vol. 1. Les paroles de la chanson, aussi risibles soient-elles, résument pourtant parfaitement la trame de l'histoire. Elles résument également les intentions d'Ozon: trouver le tragique dans le grotesque ou le ridicule. Cela revient un peu à trouver de la beauté dans la laideur. Un jeune homme part se baigner nu dans la mer. En séchant sur la plage déserte, il rencontre une jeune beauté (Lucia Sanchez, actrice délicieuse qui s'est spécialisée essentiellement dans les courts et que l'on retrouvera plus tard dans le rôle de la bonne dans Sitcom), qui lui propose d'aller prendre du bon temps dans la forêt. Il accepte mais lorsqu'il revient, il ne retrouve plus ses vêtements. La miss lui prête alors une robe. De retour chez lui, il fait l'amour avec son amant... qui lui arrache sa robe. Plus tard, il rapporte la robe recousue à la jolie fille et l'embrasse sur la bouche. Sensuel, grotesque et touchant, ce court-métrage autopsie l'ambiguïté sexuelle d'un ado qui ne sait plus très bien où vont ses désirs. Une robe d'été réunissait alors tous les thèmes de prédilection du cinéaste : l'homosexualité, bien sûr, mais aussi un goût définitivement prononcé pour les atmosphères étranges. On retrouve la même chose au féminin et avec une bonne dose d'angoisse supplémentaire dans l'excellent Regarde la mer, avec une Sasha Hails qui jouait avec son bébé, ignorait tout du script et ne découvrait les scènes à tourner qu'au fur à mesure. Cet authentique film d'horreur dans lequel une routarde vient chercher des noises à une jeune femme vivant seule avec son enfant provoque de beaux grincements de dents, d'autant qu'on ne se remet jamais vraiment du dénouement terrible...
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