the strangers
The Strangers ne cherche pas à révolutionner le genre. Mais, tel quel, il contient suffisamment d'éléments délétères pour faire la différence avec la production actuelle. L'enjeu dramatique tient sur un confetti: un soir, un couple (Liv Tyler et Scott Speedman) est agressé dans sa demeure par des psychopathes masqués. Et connaissant le sujet, les références surabondent. Dernièrement, des films français comme Ils et À l'Intérieur montraient l'agression brutale de personnes sans défense dans une maison isolée et un espace-temps précis en compensant le manque de moyens par l'astuce et la débrouillardise (le twist final pour le premier, la surenchère gore pour le second). Mais ce système remonte à la nuit des temps, pas nécessairement dans des films d'horreur (repensez à l'agression de l'écrivain et de sa femme dans Orange Mécanique, de Stanley Kubrick). Certains risquent de hâtivement comparer The Strangers à Funny Games, mais il ne faut pas tomber dans ce contresens : Michael Haneke déteste les films d'horreur et ceux qui les visionnent encore plus. Son film était plus théorique que émotionnel en essayant de tenir un discours sur la déréalisation de la violence et la fascination malsaine du spectateur en usant d'un procédé proche de la rhétorique : dénoncer la violence par la violence. Ce qui n'est de toute évidence pas l'ambition de Bryan Bertino qui essaye d'échapper à ces deux catégories. Il utilise le minimalisme pour travailler deux éléments généralement mal vus : la gratuité et la frustration.
the strangers
On ne sait pas et on ne sera pas quelles sont les motivations de ces tueurs, et le titre résume ironiquement leur identité: ils resteront des étrangers, des inconnus, des anonymes. La frustration naît également de l'incapacité du couple à anticiper les réactions, comme si les tueurs étaient armés d'une télécommande et pouvaient à tout moment rembobiner les événements. Alors que l'on n'attendait rien de rien et que l'on attendait juste du minimum syndical, la première demi-heure se révèle assez virtuose dans l'installation du quotidien avec ses silences et ses murmures en même temps qu'elle creuse les incertitudes d'un couple en panne sèche d'affection. Ensuite, surgissent les tueurs dans le silence et la pénombre d'une profondeur de champ, et la manière dont survient la menace est saisissante. Fonctionnant sur le même registre, le récent Motel ne bénéficiait pas d'une approche aussi subtile. On sait gré au réalisateur de ne pas essayer de greffer une autopsie de couple en crise, auquel cas les tueurs seraient devenus des démons irréels, révélateurs du malaise entre elle et lui. Pas de métaphores : cette piste psychologisante est volontairement écartée et le réalisateur lorgne rapidement vers un romantisme trash, en opposition à celui de pacotilles du début (le champagne, les pétales de rose, les chandelles) : c'est le couple victime qui est obligé de tester la résistance de son amour durant une épreuve inhumaine. Les tueurs en comparaison, monstres de la déshumanisation, se comportent comme des objets uniquement animés pour torturer et faire le mal. Ils n'ont pas d'autres fonctions. Le massacre est accentué par la photo cramoisie et le travail sur la lumière qui transforment la maison chic en demeure lugubre. Avec peu de moyens et une caméra nerveuse qui reflète la panique sourde, l'agonie lente et les derniers battements de coeur du couple, Bertino crée presque par miracle une atmosphère tendue qui ne tient qu'à un fil - susceptible de se briser à chaque minute - jusqu'à la scène finale, cri d'agonie et d'amour fou qui résonne longtemps après la projection. Vus les échos médiocres, c'est une bonne surprise.
Romain Le Vern
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