LE COIN DU CINEPHILE : NE VOUS RETOURNEZ PAS
NE VOUS RETOURNEZ PAS (Nicholas Roeg, 1973)
De Performance (68) à L'homme qui venait d'ailleurs (76) en passant par Eurêka (83), Nicholas Roeg a tout sauf une filmographie ancrée dans les normes et les conventions. Ne vous retournez pas, son plus beau film, adapté d'une nouvelle troublante de Daphné du Maurier, confirme l'hypothèse selon laquelle il est préférable de prendre le spectateur au dépourvu plutôt que de l'asséner de poncifs et de redîtes. La démonstration est ici probante : Ne vous retournez pas est un labyrinthe mortifère où deux âmes rongées par le chagrin vont se faire bouffer par le remord et le lourd poids de la culpabilité.

Ne vous retournez pas ne doit pas être vu uniquement comme un film fantastique. C'en est un - c'est une évidence - mais son intérêt réside dans le fait que tout ne dépend pas uniquement du moindre fragment d'angoisse. En ce qui concerne le drame et l'émotion, pas d'apitoiement ni de pathos, juste une introduction sèche où on assiste à une mort en direct (renforcée par une utilisation malicieuse du montage parallèle). L'effet est tellement tétanisant qu'il place le spectateur dans le même état de tristesse que les personnages principaux dès le départ. Plus tard, un autre plan bouleversant montre Julie Christie en compagnie de deux vieilles femmes dans un restaurant. Lorsque l'aveugle lui confie qu'elle voit sa fille, ajoute qu'elle est pleine de vie, il y a un crissement intérieur, un malaise enfoui qui explose là, soudainement, silencieusement. Une réminiscence du passé qui bousille le cerveau et la raison, qui pousse à croire qu'effectivement un être de l'au-delà tente de communiquer avec nous. Peut-être même qu'il est toujours en vie, qui sait ? Tout est possible à Venise.
En plein milieu de l'intrigue, surgit un frisson érotique: une scène d'amour filmée dans toute sa sublime banalité où un couple se déshabille, se touche, s'embrasse dans un lit et se donne du plaisir pour mieux oublier la souffrance du quotidien. Séquence qui ne rime à rien ? Pas sûr. Soyons clairs: tout le mystère du film tient dans son contexte (Venise, magnifiquement photographiée) et surtout des personnages secondaires aussi discrets que sournois. Comme cette aveugle accompagnée de sa soeur, deux vieilles femmes qui semblent prédire un malheur. C'est le piège le plus astucieux du scénario : on a l'impression qu'elles incarnent le mal parce que le montage nous induit en erreur. Mais, au final, le film agit contre nous comme le destin va agir contre les personnages : il n'y a pas d'autre issue possible si ce n'est la mort.





















