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LES NOCES REBELLES
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9

ENVOYES TRES SPECIAUX
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10

KING GUILLAUME
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patrick dewaere (0 0000 - )

Patrick Dewaere reste sans doute le plus grand acteur qu'on ait connu en France. Précisément parce qu'il était unique dans son approche du jeu, dans son implication totale, dans sa manière de se plonger totalement dans un rôle, avec une intensité,

une passion presque destructrice telle qu'on en avait jamais vue. Le cinéma français compte de très grands acteurs (Depardieu, Noiret, Rochefort, Marielle, Jouvet, Gabin, Ventura...), de fortes personnalités à la présence et au phrasé unique, des natures très fortes qui apportent un plus à leurs rôles et à leurs films.

Ce qui distingue totalement Dewaere, c'est qu'il échappe totalement à cette glorieuse tradition. Il a un engagement dans ses rôles qui rappelle les très grands acteurs américains (Pacino notamment, qui l'avait bouleversé dans Un après-midi de chien). Il était à part.

Dans bien des documentaires idiots que des médias opportunistes et bas du front consacrent volontiers aux destins tragiques (en les réduisant totalement à leur malédiction supposée plutôt qu'à leur talent), on insiste volontiers sur la rébellion farouche du bonhomme, son indépendance absolue, qui lui faisait dédaigner par exemple la télévision, le star system, le showbiz, la promo en affirmant qu'il ne voulait qu'être acteur. On qualifie cela de bravache et presque suicidaire (oui on finit toujours par emprunter cette route quand on évoque le comédien) alors que c'est légitime. On s'attarde sur l'anecdote de l'acteur allant casser la gueule à un journaliste qui avait révélé des aspects de sa vie privée. C'est certes excessif, mais c'est encore naturel. Pourquoi accepterait-il de se faire descendre et attaquer sans broncher, lui qui mettait toutes ses tripes dans ce qu'il faisait?


Bref on ne comprend souvent pas l'intensité qui faisait la noblesse de Patrick Dewaere et on a trop tendance à la rattacher à son mal de vivre. Il était incompris, pour de vrai. Il n'a pas récolté la reconnaissance qu'il méritait cent fois car il ne correspondait simplement pas aux canons habituels du grand acteur français. Il était autre, marginal dans son jeu. Il était simplement génial, bien au dessus du lot, des comme on n'en voit pas souvent, et c'est ce qu'on a compris trop tard. Parler de Patrick Dewaere, c'est parler d'un acteur absolu, de la fascination que certains prodiges parviennent à éveiller (Marlon Brando, Romy Schneider). C'est parler de notre amour du cinéma et de ses très grands comédiens.

Né dans une famille de comédiens, le jeune Patrick Maurin (qui allait plus tard se détacher de son ascendance en adoptant le nom de sa grand-mère) est lancé très tôt sous les feux de la rampe, et il n'aime pas particulièrement cela. Apparemment poussé par sa mère et par la tradition familiale, il apparaît donc sur les planches et dans certaines productions de l'ORTF d'alors (on le voit notamment prêter ses traits au jeune Heathcliff dans une adaptation des Hauts de Hurlevent). Seulement il n'est pas heureux. Il ne parvient pas à trouver ses marques, à trouver une forme de travail qui le satisfasse. Il tatônne encore.


Il trouve un exutoire et une tribu au café de la gare. Plutôt que de courir les castings, de fouetter piteusement pendant un bout d'essai, Dewaere et ses amis (Romain Bouteille, Coluche, Miou-Miou...) se sont construit un théâtre et ont fait leur bout de chemin. Ils ont fait le choix de refuser le circuit conventionnel que Patrick résumait par un superbe:« on les emmerde ». C'était en Mai 68. La liberté de ton frappe, la sauce prend. Devant le public et sans intermédiaires, on joue avec frénésie, on essaie des idées, on accueuille le public en tirant le prix du billet au sort. On boit un coup avec les gens. Et Dewaere se trouve, loin de la carrière académique à laquelle il se destinait d'abord (il a été refusé au Conservatoire), dans une immédiateté intense avec le spectateur qu'il va parfaire tout au long de sa carrière. Sa compagne de l'époque a dit « il a arrêté d'interpréter », d'imiter des types conventionnels et il est devenu peu à peu l'acteur qu'on connait. A noter qu'il doubla Dustin Hoffman dans le Lauréat. Hors des sentiers battus, il a trouvé sa place.

Bertrand Blier affirme que « Les acteurs ressemblent toujours aux histoires qu'on raconte ». Rarement adage aura été plus vrai que pour les Valseuses et son trio magique: Depardieu-Dewaere-Miou-Miou. L'alchimie entre les trois acteurs, l'univers décalé et provocateur de Blier qu'ils épousent si bien, font de ce film une date dans le cinema français et un uppercut à toutes les bienpensances. Blier ne respecte absolument rien, va sans cesse très loin, servi à merveille par l'aura libertaire de ses acteurs principaux. Selon lui, quand il disait « coupez », le film continuait. Ils étaient ainsi dans la vie. Comme un grand souffle de liberté et une bonne claque dans la gueule. Dewaere est merveilleux en mec naïf et un peu beauf, Depardieu est monumental en cerveau gouailleur du duo. On a rarement vu comédiens mieux accordés. On prend plaisir à se répéter les répliques désolées ou furieuses dites avec la voix particulière de Dewaere (« Jean-Claude, je bande pas » ou encore « je suis Hu-mi-lié ») ou les maximes que seul Depardieu sait faire sonner juste (« On n'est pas bien là? Décontractés du gland? »), ou l'ingénuité de Miou-Miou (« je l'ai pris!! j'ai pris mon pied! »). Cette oeuvre est un délice inégalé, comme on n'en fera probablement plus, plein d'une subversion rafraichissante et jubilatoire, de la sensibilité aussi, propre à Blier et à ses acteurs fétiches. Personne n'arrive à la cheville du duo dans son univers, ni ne rend son verbe aussi beau, à l'exception d'Anouk Grinberg. Ce film est un trésor, un chef d'oeuvre d'irrévérence, l'une des plus grandes réussites du cinéma français (et je pèse mes mots).


C'est assurément auprès de Blier que Dewaere révèle son potentiel. Il a une présence lunaire, le visage expressif et grand ouvert, la diction souvent en décalage, exactement dans le ton. Depardieu de son côté est parfait dans l'outrance, l'accentuation, la provoc. Si l'on pense à sa manière de déclamer quand on évoque Bertrand Blier, c'est assurément au visage de Patrick Dewaere que l'on songe également. Comme l'incarnation la plus pure de son cinéma. Blier a saisi en même temps que son insoumission, sa rebellion, sa fantaisie et son grain de folie, toute la vulnérabilité et la sensibilité exacerbée de l'acteur. Il le montre souvent dépassé par les évènements (le prof de gym déphasé quand un inconnu vient l'apostropher dans une brasserie pour lui donner sa femme dans Préparez vos mouchoirs, l'air perpétuellement ahuri du Pierrot des Valseuses, la fébrilité de l'homme dont une jeune fille est amoureuse dans Beau-Père).

Toutes les émotions passent sur le visage de Dewaere, sans résistance et sans filtre, avec son grand regard, le plus bouleversant qui soit. Capable de l'innocence la plus absolue et la plus poétique (la belle histoire d'amour de F comme Fairbanks), la fantaisie la plus débridée (le striptease du footballeur excedé devant son patron dans le grandiose Coup de tête de Jean-Jacques Annaud), l'intensité effrayante et dangereuse pour lui en tant qu'acteur (le très troublant Série Noire d'Alain Corneau).


A chaque fois il y va à fond, très fort, sans doute trop, jusqu'à une confusion étrange. Il a, par exemple, ressenti le fait de tuer au cinéma comme une pulsion réelle: « Entre tuer quelqu'un au cinéma et tuer quelqu'un pour de vrai, y a que la mort d'une personne qui change, mais finalement, les gestes sont toujours là... ça doit taper un petit peu le mental ». On peut parler d'une implication absolue, presque excessive. A bien des moments dans la filmographie de Dewaere, la différence n'existe plus entre ce qu'il vivait en tant qu'homme et ce qu'il apportait à son interprétation. On retient son coup de folie dans Série Noire où il se cogne furieusement la tête sur le capot de sa voiture alors que le personnage de l'émouvante Marie Trintignant le rend dingue. Il y a de la douleur à revoir ces deux là, dans un film aussi dur, aussi intense. Parfois le cinema dérange, comme une prémonition. A l'image de cette scène dans L'important c'est d'aimer de Zulawski où Romy Schneider s'adresse directement au photographe en lui dévoilant sa détresse. Il y a un vrai malaise à regarder ces scènes. Comme celle où Dewaere s'immerge dans une baignoir pleine et qu'on le voit plaqué au fond avec le regard figé, immobile, une volonté de ne pas remonter. On sort du cadre du cinéma pour toucher à une intimité profonde. C'est à la fois magnifique et malsain. Cette intensité là, le jeu de Dewaere l'invoque en permanence, et avec succès, jusqu'à y perdre l'équilibre.

On lui confie des rôles profonds, complexes, souvent dramatiques, loin de l'insouciance des débuts. Blier, encore lui (mais pardonnez moi, je l'aime beaucoup), a cette belle phrase que j'ai citée plus haut sur un acteur qui ressemble à une histoire . Rien n'est plus vrai qu'en ce qui concerne Patrick Dewaere, y compris dans la légèreté. Le retrouvant juste après leur rupture pour F comme Fairbanks, Miou-Miou a confié avoir eu l'impression qu'il avait oublié leur séparation. On y voit un beau couple, dans l'innocence du début de leur amour et de leur fantaisie. Au soir, lorsqu'ils se séparaient, il paraît que Dewaere s'effondrait. Incarnant le rôle engagé du juge Fayard, assassiné car il enquêtait sur la pègre, le comédien lui consacre toute son implication. On se dit que le rythme est élevé, l'intensité dure à tenir, fiévreuse, dangereuse.

patrick dewaere

On sent qu'il est consciencieux à l'extrême, inquiet, sur le fil en permanence, totalement investi, profondément discipliné et dévoué à son art. On regarde le film en admiration et en ayant peur pour lui, car il ne s'arrêtera pas, il ne fera pas les choses à moitié (c'est ce qui est si dérangeant quand on revoit Série Noire), il ne fera rien pour se préserver, pour se protéger. Le personnage du Mauvais fils de Sautet rappelle encore la phrase de Blier. Car le rôle est très proche de l'acteur et de ses démons. On y exploite toute sa violence contenue, toujours au bord d'éclater, dans un rapport père-fils problématique. Dewaere a eu dans sa vie un rapport problématique avec la figure paternelle (son père n'était pas le même que celui de ses frères). Sautet a également évoqué ses rapports avec le comédien, intenses, proche de ceux d'un père et d'un fils, comme si chaque metteur en scène devenait un père de substitution. Il y avait aussi ces problèmes avec la drogue. Dewaere cherchait à décrocher. Ce rôle le poussait à explorer sa part sombre, sa fragilité. L'accumulation de ces compositions sombres et la générosité sans faille avec laquelle il les servait lui ont fait dire: « Quand je ne fais pas des personnages, j'ai l'impression de pas savoir qui je suis... C'est emmerdant non? ».Avec ce côté attachant et bravache, il est conscient du problème. Peut-être mettait-il trop de lui-même dans son travail. Le résultat sur pellicule est unique, magnifique, d'une intensité sans précédent. Dans la vie cela fut assurément destructeur.

Patrick Dewaere mettait tout son coeur, toute son âme et toute sa conviction dans chaque rôle. Même si on connait ses films, si on les a vus et revus, il sait faire advenir le moment présent comme si ça se passait devant vous et que ça vous prenait à la gorge. L'un de ces rares acteurs qui effacent totalement la distance entre l'écran et vous, comme il l'avait fait entre ses rôles et lui-même. Qu'il soit tendre, drôle, touchant (auprès de Bertrand Blier ou de Jean Jacques Annaud) ou poignant, fiévreux, sur la corde raide (auprès de Corneau ou Sautet), il est cet homme dont la justesse vous touche au coeur, directement et à chaque apparition. Ce comédien à part, certes, mais que l'on retrouve à chaque fois comme un ami qu'on aime profondément, avec qui on se sent complices, qui vous embarque dans sa superbe folie, au coeur de ses caractères auxquels il donne vie comme personne. Patrick Dewaere est un très grand. Il ne faut pas l'oublier et le réduire à sa destinée tragique. Car il était une manière d'évènement unique. Un acteur absolu qui repoussait toutes les compromissions, toutes les tricheries, avec une intégrité artistique et un courage à toute épreuve: Pur comme un diamant brut au royaume des faux-semblants.


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