LE COIN DU CINEPHILE : LES REVOLTES DE L'AN 2000
"Comme tout film qui bafoue la morale, il suffit de le voir une fois pour qu'on soit marqué définitivement. Dépourvu de rides fictionnelles (l'opus supporte extrêmement bien le temps qui passe), le résultat impressionne férocement, tord souverainement l'esprit et détonne dans son contexte par son exquise singularité."
Les enfants sont une source intarissable d'angoisse. Chicho Ibanez-Serrador l'a très bien compris. Si ce grand nom du cinéma d'horreur hispanique demeure aujourd'hui méconnu même auprès des plus fins fantasticophiles, il n'en demeure pas moins que, fort de quelques oeuvres marquantes (La Résidence, Pelliculas para no dormir), le réalisateur s'impose de plus en plus comme une source d'inspiration pour ceux qui oeuvrent aujourd'hui dans le cinéma fantastique (Alex de La Iglesia et Lucile Hadzihalilovic revendiquent son influence sur leur travail). Découvrir (ou revoir) Les révoltés de l'an 2000, film d'horreur très impressionnant sur des enfants dégénérés qui s'attaquent aux adultes sans raison apparente, permet de se faire une idée de ce qui a pu les fasciner.
Tout d'abord, sa substance est si riche que des cinéastes actuels (Guillermo Del Toro et Fabrice du Welz) ont eu l'idée d'en faire un remake. Sans succès, suite à des problèmes de droits. La grande raison pour laquelle ce film d'horreur âpre et intense fonctionne au point de laisser une impression inconfortable après la projo vient de sa capacité à rendre crédible l'impensable. Comme jadis Hitchcock filmait dans Les oiseaux la revanche de la nature sur l'espèce humaine à travers des attaques d'oiseaux furibards, Chicho Ibanez-Serrador enregistre sur bobine la perte de l'innocence (ou plutôt de l'innocuité) et sonde le mal en zoomant sur les mines souriantes de fillettes ou alors celles, renfrognées, de garçons bien décidés à se venger des adultes. L'idée est astucieuse et très en vogue pour l'époque (remember Le Village des damnés et La malédiction qui eux aussi aimaient à pervertir la sacro-sainte pureté de l'enfance). Mais ce n'est pas de l'opportunisme : à travers cette thématique, le cinéaste espagnol exprime des doutes et des angoisses sur une société qui repose sur l'absence de morale et de repères.
En cela, la micro-société insulaire où le bambin est noyé dans la masse vengeresse (la scène où un enfant contamine un autre par le regard renvoie au classique de Wolf Rilla) est la grande idée du film. Et le réalisateur l'exploite à fond. Toutes les scènes fonctionnent parce qu'il est à fortiori inconcevable qu'un futur papa, déjà père de deux enfants, daigne buter des mômes qui pourraient être les siens. Le pervers Ibanez-Serrador s'amuse de la notion de parricide en ouvrant au couple de multiples tentations pour passer à l'acte. Il a le mérite de stimuler la paranoïa de ses personnages (chaque enfant sème le doute même ceux qui ont beau lâcher des larmes de crocodile) mais surtout de souligner l'incapacité de faire confiance aux chairs des chairs (un père désespéré se fait prendre au piège par son enfant). Toute la problématique est résumée dans le titre : connoté pour conférer une dimension apocalyptique appropriée, le titre français (Les Révoltés de l'an 2000) diffère de celui, espagnol ("¿Quién puede matar a un niño?") qui peut littéralement se traduire par "Mais qui pourrait tuer un enfant ?". Les autres titres sont aussi originaux (Death is child's play, Island of death, Island of the damned, The killer's playground, Trapped, Who can kill a child?, Would you kill a child?).
Le film repose sur le contraste en même temps que sur la gradation et la multiplicité (les enfants dégénérés encerclent l'île et possèdent un curieux don d'ubiquité). Plus il avance, plus il révèle de vraies qualités. Le générique de début est à ce titre aussi fascinant que rédhibitoire, dérangeant que déroutant: sur pas moins de huit minutes, il multiplie des images d'archive peu ou prou connues, déplacées selon le contexte et sensées dénoncer l'exploitation des enfants, décrits ici comme les premières victimes de l'Histoire. Pendant toute la première partie (avant que le couple n'arrive sur l'île), on peut avoir la légitime impression que Ibanez-Serrador s'emmêle les pinceaux en assénant que les enfants sont les premiers à pâtir de la connerie des adultes (l'extrait télévisé chez le marchand est édifiant, en écho à la scène de la discussion du bar dans Les Oiseaux). En faisant trop parler ses deux personnages autour de l'évolution des enfants dans notre société, il a recours à la démonstration ; ce qui risque d'affliger bon nombre de séquences initiales et plus ou moins anodines qui se contentent de quelques passages de trouble pour faire monter la pression (les scènes sur la plage où des morts a priori accidentelles se succèdent renvoient au traumatisme post-Jaws). Seulement, de tous ces écueils, on s'en contrefout puisqu'ils servent à un moment ou un autre la puissance horrifique de ce cauchemar qui n'en finit pas de hanter.
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