LE COIN DU CINEPHILE : SUSPICIOUS RIVER (LYNNE STOPKEWICH)
Tout sur SUSPICIOUS RIVER - Le 2008-04-22 06:49:38"Rien n'est dit mais on comprend tout. C'est à la fois sublime et pathétique."
A l'origine, il y a un roman a priori inadaptable de Laura Kasischke qui plaçait déjà le lecteur dans une situation étouffante et inconfortable. Dans une petite ville canadienne paumée entre une rivière trouble et une forêt inquiétante, Leila mène une vie de réceptionniste d'un motel et se morfond dans son engourdissement existentiel. Ce néant débouche sur des fantasmes, d'étranges fantasmes: baiser avec des clients esseulés qu'elle ne verra qu'une fois. Puis les désirs deviennent de plus en plus forts. Pourquoi pas se faire battre et humilier pour de l'argent? Un jour, elle rencontre Gary, grand méchant loup, qui va emmener le petit chaperon triste jusqu'au bout de ses désirs d'humiliation. Le masochisme et la souffrance pour bousculer une existence minable, franchir une impasse et si possible évoluer coûte que coûte. La misère sexuelle et affective des princesses qui malgré des physiques indiscutables n'ont jamais eu la chance de rencontrer des princes charmants. Sujet beau, très beau, mais brûlant, audacieux. A tel point qu'une Jennifer Chambers Lynch (Boxing Helena) aurait certainement traité ça par-dessus la jambe en réclamant la présence d'une Sharon Stone onéreuse et en imitant le style de son papounet pour appuyer le clou racoleur.
Heureusement, Lynne Stopkewich, cinéaste du trouble féminin et de l'indécision morale, est aux commandes de cette adaptation si ardue avec son actrice fétiche, Molly Parker. Et immédiatement, le résultat, riche en promesses hypnotiques, a plus d'allure. Avec Suspicious River, Stopkewich s'aventure en apparence sur les routes perdues de David Lynch en conservant son style farouchement personnel (mise en scène faussement impassible), ses obsessions (expression du désir) et son actrice principale (Molly Parker, prodigieuse bombe de sensualité capable de tout jouer par simple dénuement et amour pour cette réalisatrice, en n'ayant jamais peur du ridicule ou de déranger nos tabous de spectateurs). Pour comprendre ce que raconte le film, il faut avoir vu Kissed, leur première collaboration, histoire d'amour nécrophile qui foudroie les viscères. Entre la cinéaste et l'actrice, il se passe pour la seconde fois quelque chose d'unique. Molly, c'est le corps. Lynne, l'esprit. Elles travaillent dans cette complicité (le genre de complicité qui se passe de commentaires) et l'une sans l'autre ne peuvent pas fonctionner indépendamment. A l'image du roman, très sec dans son écriture, le film reflète des miasmes pathologiques, confronte la surface et la profondeur et use d'éléments connotés comme la rivière, la forêt, le motel ou la présence d'une petite fille pour convier dans une transe schizoïde et symboliste.
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