LE COIN DU CINEPHILE : TENDERNESS OF WOLVES (ULLI LOMMEL)
"Par la grâce d'une mise en scène âpre et clinique, limitée par le manque de moyens et l'esprit undergound, Lommel s'échine à capter par petites touches les traces d'humanité chez un monstre ordinaire au visage rond et instinctivement inquiétant."
Tenderness of Wolves (La tendresse des loups, en français), beau titre pour un contenu très rapidement jugé indécent. Peut-être de peur de voir dans ce portrait de tueur en série une peinture peu reluisante d'une Allemagne pas encore remise de ses anciens démons. Et, pourtant, cet objet filmique audacieux, tourné en vingt jours dans un théâtre, propose une expérience de cinéma assez unique et offre une variation très audacieuse autour du serial-killer, ici intrinsèquement lié aux pires vices (pédophilie, nécrophilie, cannibalisme). A l'origine, il était question que Rainer W. Fassbinder en soit le réalisateur; mais, faute de temps, il a délégué le travail à son collègue et ami Ulli Lommel avec lequel il a beaucoup tourné (Effi Briest, Roulette Chinoise). Un artiste qui est parti par la suite tourner des séries B hautement oubliables aux Etats-Unis (encore un !) tels Boogeyman 3, Alien X Factor et Zombie Nation. Pas étonnant de fait qu'on retrouve dans le casting de ce film bon nombre de premiers et seconds couteaux récurrents dans le cinéma de Fassbinder (Ingrid Caven, Margit Carstensen, entre autres) ainsi que le réalisateur lui-même dans un rôle à son image : despotique et très ambigu.
Fort d'avoir trouvé son Peter Lorre en Kurt Raab, Lommel n'a pas eu à chercher bien loin le terreau de son sujet: il s'est inspiré de Fritz Haarmann, surnommé le "Boucher d'Hanovre", terrifiant individu qui devint malgré lui un symbole outre-Rhin et témoin d'une époque sordide de diktat. Le constat du lendemain de la première guerre mondiale se révèle peu reluisant : le Deutsch Mark ne vaut plus rien, les avocats se font payer leurs honoraires en nature, la nourriture devient rare (rien que des pommes de terre et des raves à l'eau salée), les chiens disparaissent et les bourgeois comme les trafiquants s'enrichissent sur le dos des pauvres. Ce contexte explique dans le film les réactions aveugles des voisins qui accueillent à gorge ouverte la bouffe (humaine) offerte par Haartman sans trop se préoccuper de savoir de quoi elle est constituée. En réalité, la nourriture est tellement rare que les Allemands sont prêts à bouffer leur semblable. Fritz Lang racontait exactement la même chose, sans le vernis virulent, dans M. Le Maudit auquel on pense beaucoup.
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