LE COIN DU CINEPHILE: SILIP / DAUGHTERS OF EVE (ELWOOD PEREZ)
Tout sur SILIP / DAUGHTERS OF EVE - Le 0000-00-00 00:00:00"Sans jamais tomber dans le précipité kitsch et graveleux, le film se contente de radiographier du désir qui consume du dedans. Un sommet d'érotisme hardcore pourvu de bouffonnerie, d'absurde, de naïf, de symbolisme, de tragédie, de cruauté. Il suffit d'être réfractaire à l'un de ces éléments pour rejeter en bloc. Shakespearien en diable!"
Première scène de ce film hallucinant: sur le sable, face à la mer, un homme dépèce virilement un buffle sous les yeux ébahis d'enfants du coin. Le générique défile dans un rouge sang qui crée un saisissant contraste avec l'image ouatée. A la fin dudit générique, une fillette qui appartient à la meute d'enfants découvre que du sang coule entre ses cuisses. Des images qui annoncent un film incorrect. La suite le confirme en emmenant celui qui accepte d'y plonger dans un délire de la meilleure espèce. S'il n'est jamais pornographique, ce film stupéfiant n'en demeure pas moins à la lisière du X. On le présente souvent comme un équivalent des pinku japonais. Ce serait pourtant réduire la densité de cette rareté réalisée en 1985, pendant le déclin de l'empire dictatorial de Ferdinand Marcos, tout juste avant le putch. Les personnages principaux sont des femmes qui dans un premier temps découvrent qu'il n'y a rien de plus formidable et d'épanouissant que de baiser et, dans un second, veulent s'affranchir d'une oppression masculine. Pour que le choc soit frontal, Elwood Perez situe l'action dans un village Philippin où les moeurs sont étriqués. L'homme qui fait l'amour à plusieurs femmes est considéré comme un dieu; à l'inverse, la femme qui cherche la reconnaissance du désir passe pour une traînée. Mentalité machiste que le film veut pourfendre en assimilant les deux héroïnes qui sont comme les deux doigts d'une main aux filles d'Eve (d'où le titre international Daughters of Eve). Histoire d'en finir avec le sexe prétendument faible. L'une (Maria Isabel Lopez, ancienne Miss Philippines), beauté intacte, regard de braise, physique sublime infréquenté, effrayée par le loup et secrètement titillée par un homme viril et cruel qui exhibe son corps dès qu'il peut. L'autre, moins belle, fille facile dévergondée suintant le sexe, attirée par tout ce qui bouge, qui se ramène au bled avec un bel américain. Dans ce bouge irréel, on trouve un beau gosse musclé et phallocrate au regard sensible, une mère rigoriste qui bride ses ouailles de toute tentation physique, un fiston qui interrompt sa maman en plein coït parce que son papa lui manque, un jeune homme qui découvre ses premiers émois charnels en reluquant des femmes nues sous la douche à travers un petit trou. Au coeur de ces rencontres, sourd une nuance secrète pour dépeindre, comme personne, les infinis recoins de l'affect. Silip laisse couler le rouge sang que la beauté vierge prend pour la couleur de la mort. Le cinéaste suggère, quant à lui, que c'est peut-être la couleur de la vie. Par la seule force de sa mise en scène, il plonge profond dans les arcanes du désir de la miss; ce faisant, Elwood Perez interroge la réalité de la sexualité féminine en jouant sans cesse avec des alternances subtiles (brusques changements d'axes de caméra, plans macroscopiques sur certaines parties du corps, plages contemplatives où le temps du récit semble dilaté). Comme dans tous les films érotiques qui pensent, le propos ici cherche à définir des rapports humains par une sexualité bestiale.
Au-delà d'un simple marivaudage Biga-Lunasien (attirance pour le corps, fantasmes et échangisme), se profilent des fulgurances inattendues (une scène de sexe où deux personnages se donnent du plaisir à travers une femme humiliée attachée, réinventant à elle seule le principe du "triolisme masochiste"). Au-delà des questions soulevées (comment la différence dérange une communauté? Comment la beauté peut devenir méprisable?), sont traités le fondamentalisme religieux, l'exploitation du corps, la soumission passionnelle, l'amour aveugle, les ravages de la jalousie, la monstruosité humaine et le joug du patriarcat. Sans jamais tomber dans le kitsch graveleux, le film se contente de radiographier le désir qui consume du dedans et bouscule tout le monde autour. Ce serait juste intéressant s'il n'y avait pas cette dimension Shakespearienne nourrie de bouffonnerie, d'absurde, de naïf, de symbolisme, de tragédie, de cruauté qui justifie la durée d'une telle épreuve (plus de deux heures de bobine). Il suffit d'être réfractaire à l'un de ces éléments pour rejeter en bloc l'ensemble. Etrangement, outre ses qualités cinématographiques (de l'élégance dans la composition des cadres) et ses images chocs (des enfants tout sauf innocents qui zigouillent un homme avec une hâche!), Silip marque sans doute plus encore pour ce qu'il dit, en substance: en dépeignant l'effondrement des valeurs et donc des croyances, Perez sous-tend que la religion n'est pas tant une affaire de foi mais un moyen fabriqué pour contrôler les pulsions de l'être humain rangé dans son habit social. Si les gens ne croient plus en Dieu, la bestialité enfouie en chacun peut avoir des effets dévastateurs pour la société. Faut-il y voir une métaphore du pays sous emprise dictatoriale? Rien n'est moins sûr! C'est en tout cas ce que souligne ce film extrême qui n'a jamais peur du chaos encore moins de l'anarchie. A défaut d'être accessible et donc de parler à d'autres spectateurs qu'une cible restreinte de déviants cinéphiles, cette étrangeté entre Z et X, à la fois softcore et hardcore, est pourtant une merveille. La bonne nouvelle, c'est qu'il devrait sortir prochainement en dvd chez Mondo Macabro dans sa version director's cut. On attend de voir. Mais en le découvrant, attendez-vous à une sacrée révélation.
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Romain Le Vern


























