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CINE : GRACE

Tout sur GRACE - La Critique - Photos - Le 2009-02-25 19:47:54


Une dérive organique hallucinante.

Romain Le Vern 8
Deux critiques pour le prix d'une (Pour et Contre). C'est ce que nous vous proposons aujourd'hui avec Grace, projeté au festival de Gerardmer.

GRACE
Un film de Paul Solet
Avec Jordan Ladd, Gabrielle Rose, Samantha Ferris
Sortie cinéma France : 2009 ?

POUR (Romain Le Vern)
Ce premier long métrage de Paul Solet est la grande découverte de ce festival de Gérardmer après avoir été celle du festival de Sundance l'an passé. Si les films labellisés "Sundance" ont tendance à se réduire à une idée de court-métrage étirée jusqu'à l'épuisement, celui-ci est différent et gagne à être vu à répétition. Dans les grandes lignes, il raconte la dérive névrotique d'une femme qui doit supporter l'absence d'un mari disparu trop tôt et les exigences très étranges d'un bébé prématurément né à six mois. Et qui dit «dérive névrotique», dit «subjectivité». La bonne nouvelle, c'est que le film n'est pas un objet poseur de petit malin nourri de références horrifiques post-90 mais bien une expérience organique et angoissante, très humble par rapport à son sujet, évitant la pose et ne tournant pas son sujet en dérision au bout de quinze minutes pour taper dans le dos du geek goreux. Le récit a d'autres ambitions en prenant une tournure étrange au fur et à mesure qu'il avance, et c'est ce qui le rend passionnant.
La première heure est si tendue qu'elle révèle chez le jeune cinéaste une capacité sidérante à distiller le malaise. La rigueur de l'écriture, l'économie des moyens et l'atmosphère claustrophobe jouant sur la manière dont les personnages évoluent dans des espaces familiers fonctionnent comme des atouts.. Ce qui est très troublant, c'est que le personnage principal conserve des réactions humaines comme l'instinct de préservation (accentué par des images d'animaux montées en parallèle) et agit uniquement pour protéger son enfant (c'est la seule chose qui lui reste au monde). Parallèlement, la belle-mère, elle aussi sous le choc du deuil, subit le même genre de névrose sauf que la pourriture est moins apparente dans son environnement bourgeois. Pour combler l'absence, elle prend son mari pour son fils. Il fallait oser cette étreinte entre deux vieux corps qui ne s'attirent plus depuis longtemps et qui régresse en allaitement convulsif.
Des paris de ce genre, le film en est rempli. C'est moins drôle que tragique, avec des images marquantes (les mouches qui s'agglutinent autour du bébé) et des sons bizarres (un étrange brouhaha indistinct). S'il dérange à ce point (les réactions sont très contrastées), c'est aussi parce qu'il renvoie à une veine de cinéma cradingue qui n'a peur de rien. Si au départ, on pense à du David Cronenberg revisité par Andrew Parkinson, on s'aventure plus vers une descente aux enfers comme Roman Polanski savait en proposer dans les années 70 (Solet ayant manifestement été marqué par Répulsion). En voyant ce premier long métrage, on a l'impression de tomber sur une révélation comme Frank Hennenlotter en son temps. S'il continue à développer la sensibilité féminine qu'il cache sous ses tatouages fièrement affichés, Paul Solet ira loin.

CONTRE (Laurent Titi)
Voilà le genre de film qui fait très mal, partout dans le corps et dans la tête, qui ne manque aucune occasion pour mettre très mal à l'aise et passer à côté de son sujet. Mais qu'est-il donc arrivé à Paul Solet, jeune réalisateur peut-être trop sûr de lui, pour réaliser un machin pareil ? Un traumatisme : sa mère lui a raconté à l'âge de 19 ans qu'il avait en réalité un frère jumeau mais qu'il est mort à sa naissance. Du coup, un film : une mère accouche d'une fille à six mois de grossesse, baptisée Grace (ha ha), qui va sombrer vers une folie traumatisante. On l'annonce dès le départ : le film va aller très loin dans l'horreur, le pathos, le glauque, le sordide. Ouais et après ? Il y en a qui aime ça, d'autres qui vont se demander s'ils ne sont pas un peu trop vieux pour ces conneries. A la base, une idée de scénario passionnante digne des grands films malades à déconseiller aux femmes enceintes. A l'arrivée, une baudruche de cinéma indépendant américain mal écrite, mal jouée et pour l'instant trop ambitieuse pour un cinéaste aux dents longues.
Solet avait un bon film dans sa tête mais il a du mal à l'accoucher sur grand écran et surtout à nous transmettre toutes les émotions qu'il voudrait. C'est là où on se dit qu'il ferait mieux de se contenter d'écrire des scénarios plutôt que de les mettre en scène (assez platement, en plus, faut le dire). Résultat, c'est un gros ennui. C'est d'autant plus ennuyeux que le scénario possède des idées passionnantes. Hélas, elles ne sont jamais exploitées, toujours avortées. Dommage car la première demi-heure laisse promettre beaucoup avec son atmosphère malsaine au possible. Mais rapidement, dès lors que l'on a compris comment le film fonctionne, on passe du malsain au grotesque avec des personnages secondaires risibles (la belle-mère est un élément comique involontaire qui tue toutes les situations pseudo-dramatiques) et des raccourcis débiles (la relation lesbienne qui arrive comme un cheveu sur la soupe).
On aurait aimé le comparer à l'excellent Joshua, sorti l'année dernière mais ce serait lui faire trop d'honneurs. Il essaye encore de faire peur avec du gore en veux-tu en voilà, mais il en fait des caisses avec un symbolisme de seconde zone (oh le chat noir, oh la souris) et nous ennuie grave. Il veut donner dans le sensationnalisme, uniquement pour choquer (ce qui ne sert à rien en soi), il aurait pu faire la même chose avec sobriété. A ce sujet, la scène finale est un bon résumé du film lui-même : totalement à côté de la plaque et vain. Ce qu'on aimerait beaucoup à l'avenir (s'il y en a un), c'est que ce jeune cinéaste-là ne se cache plus derrière sa provoc et nous montre enfin ce qu'il a au fond des tripes.

RLV / LT

  



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