Lorsque Spielberg reçut dans les années 90 un César d'honneur et que dans son discours, il énumérait ses influences (Truffaut, Blier, Godard...), on était devant l'émotion d'un vrai passionné de cinéma et de tout ce qu'il avait à offrir. Cet enthousiasme ne s'est jamais démenti jusqu'à nos jours. Il a rendu hommage à son art de toutes les manières possibles, dans le divertissement (
Les Dents de la Mer,
Jurassic Park) ou la gravité (
La couleur Pourpre,
La Liste de Schindler,
Munich) jusqu'à des projets plus personnels (
Rencontres du troisième type,
E.T). C'est cette passion absolue et renouvelée à chaque film que Spielberg ne cesse de réaffirmer. On le retrouve à chaque fois dans un univers différent, mais toujours avec cet entrain, cet appétit de cinéma inépuisable. Il y a un côté insatiable chez Spielberg qui le rend extrêmement attachant.
Il fait partie de nos vies, on a grandi avec ses films, on l'a suivi dans toutes ses évolutions, il est l'un de ceux qui nous ont fait aimer le cinéma quand on était gosse. Avec ce quatrième opus d'
Indiana Jones qui se profile enfin à l'horizon, il y a forcément un effet nostalgique, cette petite madeleine de Proust qui nous propulsera plus de vingt ans en arrière lorsqu'on découvrait pour la première fois le légendaire archéologue. Dans notre dossier
Les Trésors d'Indiana Jones, nous avions déjà largement évoqué cela. Mais cette attente et cet enthousiasme qu'il sait communiquer, s'applique de manières très différentes à toute la carrière de Spielberg. Il a abordé tous les genres et tous les styles. Cependant il est un véritable auteur en même temps qu'un cinéaste protéiforme car il y a de grands thèmes dans son oeuvre, qu'il ne cesse d'explorer (des personnages qui s'éveillent à leur nature profonde, l'irruption de l'extraordinaire, l'humanité plongée dans les tourments de l'histoire).
Un maître du suspense
A tort on a considéré Spielberg comme un grand enfant au début de sa carrière. Un enfant prodige, certes, mais abordant des thèmes un peu naïfs. Le bougre était précoce et l'étiquetage facile. Son paternel lui avait offert une caméra à un âge encore tendre et il réalisa ses premiers films très tôt, avec un véritable sérieux (l'un d'eux s'appelait Amblin, du nom de sa future société de production). Il se passionnait pour l'aviation, faisait des petits films d'horreur. Il organisa avec aplomb des projections de ses premières oeuvres. Sa passion dévorante l'incita à abandonner ses études pour devenir assistant réalisateur. Il eut la chance de s'incruster sur le plateau d'Hitchcock (avant d'être remarqué et éconduit) et de voir le maître au travail, ce qui le marqua durablement. C'est une influence majeure pour lui. Spielberg était dominé dans son enfance par toutes sortes de phobies, il allait les traduire dans son oeuvre. Elles en seraient même le coeur dans bien des cas.
Duel
Duel le révéla au cinéma dans un premier film d'abord réalisé pour la télévision avant de sortir au cinéma en 1971. Il est adapté d'une nouvelle parue dans Playboy, avec un postulat de départ tout simple: une voiture double un camion. Spielberg transfigure cette banalité. C'est d'ailleurs une constante dans son oeuvre: il part souvent de l'ordinaire, d'un fait simple et identifiable et l'exploite, le fait évoluer vers l'exceptionnel (que ça soit terrifiant comme ici ou merveilleux dans
Rencontres du troisième type ou
Hook). Ses héros, à l'exception notable d'Indiana Jones, commencent souvent par être des gens totalement normaux, avec leurs univers et leurs certitudes bien arrêtées. Le cinéaste va tout remettre en cause au fil de son film (Grand point commun qu'il partage avec Hitchcock et qui est toujours resté vrai, jusqu'à
la Guerre des mondes). Le cinéma permet l'extraordinaire, et personne ne l'a illustré mieux que Spielberg.
Duel est un modèle de sobriété dans la montée de l'angoisse. Un brave américain moyen est au volant de sa voiture rouge à la durite défaillante (détail d'importance) et va doubler un mastodonte rouillé qui le ralentit pour ne pas perdre de temps. Seulement, il a réveillé la fureur d'un monstre mécanique, aussi terrifiant que le requin des
Dents de la mer, aussi tenace qu'un terminator sur les nerfs. Bref il n'a rien d'un camion.
La trouvaille de Spielberg est de le déshumaniser totalement (on ne voit jamais son conducteur), et de le rendre totalement étrange (il a plein de plaques d'immatriculation et il est tellement rouillé qu'il est impossible de l'identifier). C'est l'irruption de l'inconcevable (encore un grand thème Spielbergien, que l'on retrouvera bien sûr avec les extraterrestres). La poursuite devient alors psychologique, totalement intériorisée par le pauvre conducteur pourchassé, qui voit tout son monde s'écrouler, et toutes ses certitudes s'évanouir. Il devient un animal traqué, terrifié. Toute son identité s'efface, sa vie se résume désormais à échapper à son horrible prédateur. Il est condamné à abandonner tout ce qui faisait de lui un être civilisé, contraint de renouer avec la barbarie la plus primitive ou plus aucune règle ne s'applique. Il s'agit de tuer ou d'être tué. Il abandonne peu à peu le petit représentant qu'il était pour devenir un être qui lutte pour sa survie.
Tout se passe par son prisme, par la voix-off paniquée de Danny Weaver qui vous fait partager ses pensées et sa paranoïa galopante, ses tentatives désespérées de comprendre ce qui lui arrive. Sa psychose monte graduellement. D'abord il est fébrile, tente de fuir comme le ferait n'importe qui. Puis l'étau se resserre et le face-à-face devient inévitable. Le canevas paraît d'abord improbable. Pourtant la manière dont Spielberg use avec maestria de sa mise en scène pour vous plonger dans l'état d'esprit du héros est absolument irrésistible. On ressent sa panique à travers sa pensée qui perd ses repères, on entre dans le cauchemar de ce citadin inoffensif dont le seul désir était de boucler une affaire pour rentrer chez lui au plus vite. Peu à peu, il est contraint de prendre conscience de son animalité, de sa volonté de survie impérieuse. Et comme souvent chez Spielberg, cet homme absolument banal est contraint de devenir autre, d'accéder à sa vraie nature.
Le montage est nerveux, beaucoup de gros plans sur le visage décomposé du héros, les moments forts de la poursuite sont haletants et dynamiques. La caméra tremble et rend bien la vitesse excessive en alternant les plans sur la voiture à la limite de la perte de contrôle, sur le tableau de bord qui devient un élément fondamental dans la tension du film. La réalisation est déjà incroyablement maîtrisée, impossible de décrocher une seconde, car même les moments de répit accroissent l'oppression (car alors c'est la pensée du héros qui reprend le dessus).
C'est assurément l'étalon narratif de bien des oeuvres futures. Spielberg, dès son premier film, a trouvé son identité. A titre d'exemple, le héros de
l'Empire du soleil suit la même évolution que celui de
Duel, c'est un être qui avait un univers confortable et qui peu à peu est contraint de bouleverser sa manière d'être pour survivre. Cette dynamique est fondamentale chez le cinéaste, elle est même tout simplement fondatrice.
Les Dents de la mer
C'est avec
les Dents de la mer en 1975 que Spielberg explose les compteurs et s'impose comme un cinéaste important. La structure du scénario est proche de celle de
Duel. La menace est longtemps suggérée, l'affrontement final avec le monstre est longtemps reporté, le temps que la tension monte. En cela, Spielberg est le digne héritier d'Hitchcock, il pose sa situation, prend son temps, ménage ses effets pour permettre une montée graduelle du suspense et une implication totale du spectateur. Il a une efficacité redoutable. Il a compris ce qui est fondamental: la créature est beaucoup plus menaçante lorsqu'elle n'est pas identifiée. Ainsi, la star du film, le requin, n'est montrée d'abord que très partiellement. Sa présence se fait pourtant de plus en plus insoutenable.

La séquence d'ouverture du film est légendaire. Un groupe de jeunes au look hippie passe une soirée paisible sur la plage d'une cité balnéaire. Un garçon s'isole avec une fille pour prendre un bain de minuit. La musique -fameuse de l'incontournable John Williams, compositeur indissociable du réalisateur- monte, menaçante. La fille se met à hurler et disparaît dans un tourbillon de sang. On est à mi-chemin entre le film de monstre qui sème la terreur et le film catastrophe où un homme (Roy Scheider qui trouvait là le rôle de sa vie) prend la mesure de l'évènement et doit s'élever contre une communauté réticente à bouleverser ses usages. Spielberg multiplie avec gourmandise les fausses alertes (comme il le faisait déjà dans
Duel), à bien des reprises il pose une situation, provoque une paranoïa galopante chez le spectateur pour finalement tout désamorcer. Il y a une espièglerie de garnement chez lui que l'on retrouve régulièrement chez lui un côté « je vous ai bien eus » que ne reniait pas non plus Hitchcock.
Il a plaisir à ancrer ses angoisses de cinéma dans le quotidien. Ainsi tout le monde a pu goûter aux joies d'une cité balnéaire, à l'insouciance des jeux sur la plage. On a tous ressenti cela comme on a tous doublé un camion. Spielberg dérègle cela, se joue de ce cadre connu pour en modifier la perception et le rendre absolument terrifiant. L'imprévu fait irruption et sème la panique. Comme les serpents, dont il fera un usage immodéré dans la série des
Indiana Jones, les requins cristallisent une angoisse presque instinctive. Mais la peur ne réside pas dans la créature, mais dans l'ambiance qu'elle instaure, oppressante, incitant les hommes qu'elle pourchasse à une lutte à mort. L'art de Spielberg est de rendre cette confrontation extrêmement psychologique, de mettre ses personnages à cran. Il avance tout en suggestion et retarde le plus longtemps possible le moment, trop évident, de la lutte finale. L'important n'est pas de tuer le monstre dans une scène spectaculaire. Le coeur du récit c'est l'appréhension du requin, le monstre fantastique qu'il devient après ses attaques mystérieuses et fulgurantes du début du film (la fille du bain de minuit ou le gamin qui barbotait sur son matelas pneumatique).
La tension qui naît est également sociologique, la population refusant absolument l'extraordinaire, l'irruption de l'inexplicable (encore un grand thème du cinéaste). Il faut que la vie reprenne son cours. Il y a quelque chose de très humain dans le personnage du maire, qui, à force d'amoindrir la menace, parvient presque à se persuader que tout ça n'est pas si grave. Le personnage de Scheider partage d'ailleurs cela jusqu'à ce qu'un spécialiste (Richard Dreyfus) sème le doute. Ils veulent tous être rassurés, même par un mensonge, même si le requin qu'ils ont d'abord capturé n'est pas le bon. Il y a là une approche de la nature humaine assez juste et assez noire que l'on retrouvera souvent chez Spielberg. Beaucoup plus fréquemment qu'on ne le croit d'ailleurs, il n'est pas ce naïf chantre de l'innocence et de l'enfance auquel on l'a souvent réduit. En grand maitre de la terreur cinématographique, les innocents et les enfants passent régulièrement par des traumatismes assez gratinés dans son univers.
Indiana Jones et le temple maudit
Indiana Jones est un cas à part dans la carrière de Spielberg, puisqu'il s'agit d'abord d'une idée de George Lucas pour rendre hommage aux serials de leur enfance et aux grands films d'aventures d'antan dont ils ont parvenu à retrouver l'esprit. Cependant on note une rupture au second volet, beaucoup plus sombre et horrifique que les autres. Spielberg avait déjà pris un malin plaisir dans le premier épisode, à jouer avec nos terreurs enfantines qui peuplent les trains fantômes (les serpents, les squelettes). C'est certes plus léger et moins oppressant que
les Dents de la mer ou
Duel, mais
Indiana Jones et le temple maudit relevait de la tradition des « films qui font peur » comme on disait quand on avait six ans.
Fidèles à la tradition des trilogies Lucasiennes, les deux compères avaient prévu de produire un volet plus sombre (à l'image de
l'Empire contre attaque dans
Star Wars). Spielberg garde un souvenir mitigé du film, sans doute parce que son atmosphère est beaucoup plus pesante que celle des autres aventures d'Indy. On y retrouvait le côté pittoresque, des scènes exotiques, fantaisistes et haletantes (la scène d'ouverture est trépidante comme les meilleures entrées en matière de James Bond). Cependant l'atmosphère indienne et très étrange, très malsaine, distille un sentiment de malaise diffus, assez peu conforme à l'esprit originel des
Indiana Jones. Il y a pourtant cette scène dans le wagonnet de la mine qui est un véritable délice. Mais les enfants asservis et maltraités, des méchants franchement flippants, et surtout un héros qui se laisse un moment envahir par le mal bouleverse quelque peu les repères. On a bien sûr les marques habituelles, les diverses bebêtes répugnantes et la fameuse scène de repas avec le fameux sorbet servi dans une tête de singe (miam!). Mais ce film dévoilait un aspect plus noir et plus désenchanté, qui était peut-être déplacée dans un
Indiana Jones, mais certainement pas incohérente dans l'oeuvre de son réalisateur qui est aussi à sa manière, un maître du suspense et de l'angoisse.
Jurassic Park
Jurassic Park soulignait encore la dualité de Spielberg, qui n'a jamais craint de flirter avec l'épouvante dans des films de pur divertissement. Le premier volet fut une grande sensation. On n’avait jamais vu d'images de synthèse de cette qualité, faisant des dinosaures des créatures plus vraies que nature. C'était une véritable prouesse technique à l'époque. Elle a la particularité d'avoir très bien vieilli. C'est précisément parce qu'à côté de ces effets spéciaux époustouflants, il y avait une histoire à la hauteur (et quelqu'un qui savait où poser la caméra).
Spielberg commence par une scène d'ouverture choc, comme il l'a expérimenté dans les
Indiana Jones, où un raptor fait déjà des siennes. Ensuite on retombe dans une normalité relative, celui du quotidien d'archéologues qui font des fouilles pour retrouver les ossements de créatures préhistoriques. Un milliardaire excentrique a trouvé le moyen de faire revivre ses bestioles et va ouvrir un parc à thèmes pour les montrer au public, il a besoin de l'expertise des deux chercheurs (
Laura Dern et
Sam Neil). On bascule dans l'irréel mais tout va encore bien. Le cadre s'installe. On fait connaissance avec les autres protagonistes (
Jeff Goldblum très cool et deux bambins qui vont en voir de toutes les couleurs). On visite l'île, on s'émerveille des créatures... Mais l'informaticien du parc est aigri et va trahir la confiance du vieux rêveur. Une tempête menace la petite île. Alors que les scientifiques sont en pleine visite, elle éclate ? Le courant et coupé et tout bascule.
On entre dans un Duel comme Spielberg les affectionne entre des T-Rex très énervés contre des humains d'abord un brin désemparés. Ensuite il enchaîne les morceaux de bravoure (le premier face à face entre les T-rex et les voitures, la fuite à pied dans la jungle du parc, les tentatives désespérées de reprendre le contrôle, la ruse des raptors dans la cuisine du parc...). Dans la suite
Le Monde Perdu qu'il réalisera également, l'effet de surprise est passé, mais la tension et les frissons sont toujours là dans une continuité appréciable que la série perdra dans le troisième volet qu'il ne fera que produire.
Tout l'art de Spielberg est là, on ressent de nouveau une terreur diffuse, qui ressemble à la menace constante qui pesait sur le pauvre automobiliste de Duel. Les monstres mettent un moment avant de se dévoiler totalement dans une confrontation spectaculaire comme dans
Les Dents de la Mer. La poursuite est trépidante. Spielberg a cette particularité: il est si efficace et joue si habilement avec notre perception et nos attentes qu'il est tout simplement impossible de décrocher. Il impose son rythme avec une maestria redoutable. Son approche particulière est l'âme du film qui transcende ses effets spéciaux. Il confère d'abord une ambiance prenante à son film. Ça dure souvent assez longtemps. Puis, la tension s'accélère graduellement, l'action se resserre dans un irrésistible crescendo.
Souvent, les enfants souffrent chez Spielberg et sont même parfois livrés à eux-mêmes: le jeune garçon prisonnier de la voiture, la confrontation avec les raptors à la fin. Cela nous parle à tous, on s'identifie toujours fort aux enfants dans ses films car il a toujours l'intelligence de ne pas les traiter comme tels, de ne pas toiser leurs émotions ou ridiculiser leurs angoisses ou leur sensibilité. Ainsi quand la violence s'exerce à leur encontre, elle n'en est que plus terrifiante. Car leurs rôles et leurs personnages sont plus consistants qu'ailleurs. Ils sont les vecteurs de nos émotions, comme la fillette en rouge si symbolique dans
La liste de Schindler. Le monde dans lequel Spielberg les plonge est très souvent extrêmement cruel.
Minority Report
Minority report marquait un virage stylistique après l'expérience
A.I. Il ne s'agissait pas d'une rupture mais d'une continuité, le regard de Spielberg sur la nature humaine étant beaucoup plus mitigé qu'on ne le pensait à première vue. Si l'on omet son happy end un peu forcé (et en rupture avec l'ensemble), il s'agit d'une oeuvre noire désespérée et paranoïaque, à l'ambiance extrêmement sombre. Le réalisateur épouse à merveille l'univers de Philip K.Dick, d'une manière beaucoup moins stylisée que
Ridley Scott dans son chef d'oeuvre
Blade Runner. L'avenir qu'il y expose est plausible techniquement et envisageable moralement. La société qu'il met en scène est totalitaire, une dictature du politiquement correct, où les criminels seraient arrêtés avant même d'avoir commis leurs méfaits. Grâce à une entreprise de sécurité qui base sa technique sur les prémonitions de trois mediums, les précogs, drogués pour qu'ils puissent entrevoir les crimes à venir.
Tom Cruise incarne un de ceux qui analysent les images générés par les précogs. Après la disparition de son fils, il s'est jeté corps et âme dans sa profession et il est le meilleur. Mais un jour, il tombe sur un cas étrange et bientôt, c'est lui qui est pourchassé.

Le récit se fonde encore sur une poursuite. Spielberg décrit un avenir froid et sans couleurs, saturé d'une lumière crue (beau travail de Janusz Kaminski son directeur de la photo), dans des plans magnifiques à la limite de la surexposition ou plongés dans une obscurité angoissante et glauque.
Minority Report se distingue d'abord par son atmosphère particulière. Il déborde bien entendu de scènes trépidantes et pittoresques, des moments d'action haletants et extrêmement dynamiques. Mais elles servent le fond, le contexte. Spielberg ne fait pas dans l'enchaînement gratuit de scènes spectaculaires. Il fait tout pour qu'on partage l'inquiétude grandissante du héros, la désespérance froide de ce monde où tout semble corrompu sous une surface lisse. La tension est oppressante, palpable cette fois dès le début du film. Le héros est tourmenté, se drogue pour retrouver son passé perdu. Il est double, a toutes les apparences de la vertu mais il est brisé. Le monde dans lequel il vit lui fait écho: une apparence éblouissante et une vraie nature effrayante et noire.
La haute technologie devient une menace permanente, dans une terreur qui rappelle 1984 de George Orwell. Au bout de la science et du progrès technique, il y a une aberration, une barbarie, l'anéantissement de l'humanité. On sentait déjà ces thèmes dans
Jurassic Park. La question de la science et de sa conscience se pose également dans
A.I. Son approche de la science fiction est toujours assez naturaliste et n'invente pas un monde de toutes pièces comme c'est le cas de son ami Lucas. Il part toujours de ce qui pourrait être, ce que l'on pourrait connaître et que l'on peut identifier, comme il l'a toujours fait. L'empathie pour ses personnages et à leurs tourments n'en est que plus grande. Au milieu de ces histoires extraordinaires, ses personnages sont souvent issus de familles bouleversées (de
Rencontres du troisième type à
la Guerre des mondes). Ils sont toujours marqués par la vie. Le coeur de ses préoccupations artistiques n'est pas la prouesse technologique. Quel que soit le contexte, il se concentre sur l'humain, sa faiblesse et ses ressources insoupçonnées.
La Guerre des mondes
La Guerre des mondes est l'oeuvre la plus sombre de Spielberg et l'une de ses plus grandes réussites esthétiques. Chaque séquence est un choc: L'orage magnétique, l'émergence des machines, les humains réduits en cendre, l'exode, les images fortes et traumatisantes qui rappellent le 11 septembre, les cadavres qui dérivent dans le fleuve, le train en feu, les paysages ensanglantés... Jamais le réalisateur n'est allé aussi loin dans l'imagerie horrifique.
Tom Cruise y est un presque loser, totalement irresponsable, un peu lâche (lorsqu'il se réfugie sous la table aux côtés de sa fille). Bref il est un type normal qui a la garde de ses enfants pour le week-end. Ses enfants ne le respectent pas, il y a un mur d'incompréhension entre les personnages. Lorsque la catastrophe survient et qu'ils sont contraints de fuir, il doit prendre ses responsabilités de père de famille. Ce lien d'abord fragile entre un père et ses enfants sera le fil rouge du film.
Spielberg apporte son émotion et sa sensibilité au roman de H.G Wells, il ne s'agit pas seulement d'une invasion extra-terrestre mais des changements qu'elle produit sur les individus, révélant leur nature profonde. Ce parti pris est constant chez le cinéaste, on le retrouve dans quasiment tous ses films, de
Duel à la
Liste de Schindler. Il ne prend pas l'évènement dans son ensemble mais le ramène à sa dimension humaine. A ce titre le personnage de
Tom Cruise est très intéressant car il est bourré de défauts. Comme le héros de
Duel, il doit absolument se dépasser, évoluer radicalement pour survivre (allant jusqu'à tuer le dément
Tim Robbins pour sauver sa peau).
Comme il le fait souvent, Spielberg fait monter le suspense en épousant le point de vue des enfants, en suivant la manière dont ils réagissent au drame, multipliant les gros plans de la jeune
Dakota Fanning, exposée à de sérieux traumatismes. Enfin, le traitement de l'image est brut, granuleux (cela rappelle mes jeux vidéos Silent Hill). La nervosité de la mise en scène est constante: la caméra est toujours en mouvement, presque tremblante, épousant totalement la fébrilité des personnages et leur perte de repères. Il y a toujours la lumière froide et saturée du directeur de la photographie Janusz Kaminski, qui caractérise les derniers films de Spielberg. Sa contribution marque une évolution stylistique majeure dans sa mise en scène (déjà sensible dans
le Monde perdu,
Il faut sauver le soldat Ryan,
A.I,
Minority report). Spielberg a grâce à cela un rapport plus direct avec son sujet, plus âpre. Cette évolution vers un point de vue presque documentaire s'explique aussi par les images du 11 septembre qui ont marqué les esprits, les catastrophes au cinéma rappellent des évènements réels, identifiables. La première question du fils de
Tom Cruise alors qu'ils fuient est « ce sont les terroristes? ». D'autre part, le cinéma de Spielberg dans sa forme a perdu sa naïveté après
la Liste de Schindler.