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anthony hopkins (31 Décembre 1937 - )
Il débuta au début des années 60 aux côtés de Laurence Olivier, et devint rapidement l'un des grands noms de la scène théâtrale outre-manche. Bien qu'il soit apparu très régulièrement au cinéma au fil des années (notamment dans le Spartacus de Stanley Kubrick), le grand écran n'a saisi que très tard le potentiel exceptionnel de cet acteur (pourtant déjà présent dans un chef d'oeuvre comme Elephant man de David Lynch en 1981).
C'est donc à une époque plus tardive de sa carrière, dans les années 90, que la consécration arrive avec sa fascinante composition du docteur Hannibal Lecter, entré depuis dans la légende. Il campe de nouveau dans La Faille un personnage à l'esprit criminel et manipulateur, encore proche d'Hannibal dans la ruse.
Pourtant, même si ce grand rôle a assurément marqué sa carrière, il serait dommage d'occulter ses prestations de tout premier ordre, notamment chez Oliver Stone (dans Nixon et Alexandre), capable également de sauver par sa seule présence des films qui, sans lui, seraient improbables, bancals ou très académiques (Bobby, La couleur du mensonge, Légendes d'automne, Rencontre avec Joe Black). Il peut incarner aussi les excentriques ou les désaxés (le récent Burt Monroe, Instinct).
Anthony Hopkins est une très grand acteur, des comme on en connaît peu, capable d'embrasser n'importe quel rôle avec sérieux et minutie, avec cette manière d'être toujours égal à lui-même, de ne pas abuser des grands effets appuyés pour justifier son personnage, ne cédant que rarement au cabotinage (excepté dans Dragon Rouge, où le docteur Lecter qu'il compose confine à l'autoparodie). Il excelle dans la retenue, la complexité et la sobriété (il touche au sublime dans le rôle très minimaliste des Vestiges du jour de James Ivory).
Il incarne avec une élégance égale, presque en esthète, des rôles extrêmement variés. Il est le comédien du raffinement, de ce petit plus charismatique qui vous impose définitivement un personnage (y compris dans une fantaisie comme le Masque de Zorro). Cela lui permet d'être envisagé pour incarner les plus grandes figures (de Léon Tolstoï à Hemingway).
Au coeur des ténèbres
On songe bien sûr d'abord à Hannibal Lecter lorsqu'on évoque Hopkins. A tout seigneur tout honneur : qu'a t-il fait pour le rendre tellement marquant ? On ne peut guère dire que le britannique se soit fait une spécialité d'incarner les grands criminels. A l'écran, ce n'est finalement que le second personnage qu'il incarne dans ce registre avec la Faille. La raison la plus évidente réside peut-être justement là : Lecter n'a rien du méchant typique au cinéma (si l'on excepte Dragon Rouge sur lequel on peut émettre quelques réserves sur l'outrance de son interprétation et une mise en scène assez médiocre). Lecter n'est pas le fou sanguinaire déchaîné que l'on pouvait attendre. Il est un esthète, éduqué, raffiné, courtois, aux habitudes gastronomiques très élaborées mais peu orthodoxes, il faut bien le dire.
Ce trait est particulièrement évident à la fin de l'excellent Hannibal de Ridley Scott, consacré tout entier à cet aspect raffiné, voire aristocratique et dandy du personnage. Il exècre avant tout la vulgarité et la trivialité, s'enivre des paysages de Florence et de grande culture. Mais il est aussi un psychopathe d'une rare barbarie. C'est sur cette dualité profonde et belle comme un oxymore, qu'Anthony Hopkins va fonder ce personnage mythique : à la fois d'une sauvagerie extrême et d'un incroyable raffinement, presque précieux, avec la gestuelle, la grâce, l'élégance hautaine et la cruauté d'un chat.
La quête de Lecter devient autant une quête sanguinaire et horrible qu'une quête de beauté. Le jeu de Hopkins parvient à une telle finesse que cela n'est plus contradictoire. Il a le regard fixe et effrayant, comme celui d'un vampire, et les manières d'un parfait gentleman. Ce qui ne fait qu'accroître le malaise mêlé de fascination qu'il inspire. On le craint autant qu'on admire la vivacité extraordinaire de son intelligence. L'étrange histoire d'amour qui finit par le lier littéralement à l'agent Clarice Starling, cet ascendant qu'il parvient à avoir sur elle comme sur ses victimes, le rendent plus inquiétant encore. Elle est la seule victime qu'il épargnera. Reprenant ainsi un vieux motif de la littérature d'épouvante, le monstre peut connaître l'amour. Mais cela n'annule en rien sa monstruosité.

Lecter est un esthète détraqué, capable de tuer un violoniste pour corriger la justesse d'un grand orchestre, de pendre un homme à l'image d'une gravure ancienne en référence à l'histoire d'une trahison faite aux Médicis. Hannibal est à ce titre très intéressant et à mon sens le plus réussi des films tournant autour du personnage créé par l'écrivain Thomas Harris. Car dans le Silence des agneaux ou Dragon rouge, le docteur Lecter n'est là qu'à titre consultatif, comme quelqu'un capable de décrypter les affres d'un esprit criminel (étant doublement qualifié en tant que psychologue et en tant que psychopathe).
Ridley Scott l'appréhende de manière moins archétypale, sous cet angle de l'esthète amoureux de Florence, et livre un film très différent des autres et très beau, car concentré sur le raffinement terrifiant qui caractérise le personnage principal, sa distinction, qui sied si bien à Anthony Hopkins. Ce qui n'était qu'un aspect dans les autres films devient ici primordial. Le titre même, Hannibal, suggère que c'est davantage au personnage plutôt qu'à un thriller autour de lui qu'on va se consacrer. Et mettre ainsi en valeur la composition fascinante de l'acteur principal qui fait montre d'une finesse absolument impeccable, un sadisme teinté d'ironie avec une pointe inattendue de haute moralité (car Lecter est avant tout un homme de goût, très remonté dès qu'il décèle l'ombre d'une incorrection).

Ce rôle est fondateur pour Anthony Hopkins, car sous son abord distingué et plein d'une rigueur toute britannique, on lui trouve le goût d'incarner des personnages hors normes, des marginaux ou des excentriques auxquels son physique ne le prédisposait pas.
En marge
Ainsi, on peut voir sa présence dans le Dracula de Francis Ford Coppola le prolongement de cela. Hopkins y incarne le professeur Van Helsing, qui connaît les ténèbres, est familier des forces qui les peuplent et les comprend, parce qu'il parvient à s'y identifier, à en soutenir le spectacle. Hopkins sait jouer sur les deux tableaux, en funambule. Ses personnages basculent parfois dans la folie ou ne sont jamais très loin d'être des « excentriques », échappant au jugement commun. Jusqu'au sympathique Burt Monroe, un doux dingue qui veut absolument battre un record de vitesse sur la vieille moto qu'il s'est fabriquée, bravant tout ce qui est raisonnable puisqu'il est vieux et cardiaque.
S'il fallait dégager un caractère qui domine la carrière d'Hopkins, c'est assurément l'anticonformisme et sa prédilection pour incarner des personnages qui échappent à la banalité.
On se souvient de sa belle composition dans l'inégal Légendes d'automne d'Edward Zwick (qui parvenait toutefois à retrouver par moments l'ambiance de la nouvelle de Jim Harrison). Il y incarne le père de trois fils, des frères très proches et en compétition perpétuelle. Il est le patriarche par excellence, la figure tutélaire qu'on respecte, l'autorité morale parfois bafouée, un homme de haute valeur, à l'ancienne. Mais pour compléter cet aspect traditionnel et rigoriste, il est profondément en marge, quelqu'un d'honnête et de droit, mais pas forcément selon les critères de la société et de la légalité. Ainsi, il n'hésite pas à donner refuge à des Indiens pourchassés et à devenir leur protecteur, il n'hésite pas à enfreindre les règlements, à se rebeller quand il le juge nécessaire. Il ne respecte pas les valeurs patriotiques traditionnelles de l'Amérique, car il fut témoin des guerres et des atrocités qu'on a fait subir aux Indiens. Il a ainsi des valeurs bien à lui, à la fois profondément vertueuses et totalement anticonformistes.
C'est dans ce contraste qu'Hopkins excelle, dans l'impression de distinction et de rigueur qu'il impose et dans ce léger et profond grain de folie qui anime ses personnages et les maintient en marge, pas tout à fait assimilés au modèle dominant, au type auquel on pourrait les identifier.
Et lorsque Hopkins incarne un personnage totalement absorbé par son étiquette, il en fait quelqu'un d'étouffé, à l'image de Wilcox, aristocrate intolérant, arrogant et conservateur dans le très beau Retour à Howards end de James Ivory (qui rappelle avec brio l'Angleterre des romans de Henry James), ou de son antithèse, le domestique Stevens dans Les Vestiges du jour du même réalisateur. Il s'agit là sans doute du rôle le plus impressionnant de sa carrière. Bien plus névrosé qu'Hannibal Lecter en un sens, puisque Lecter vit pour lui-même. Stevens n'est que devoir, entièrement absorbé par sa tâche, se refusant toute trace d'humanité et d'attachement, tout frisson qui le rendrait vulnérable et semblable à nous tous. Il se refuse même l'amour et s'enferme littéralement dans son rôle, l'épousant consciencieusement, obsessionnellement, annihilant toute la personnalité qui sommeille en lui. Incarné par Hopkins, Stevens est déchirant.
Hopkins, dans le peu de marge qui lui est laissé pour exprimer tout ce que son personnage retient, tout ce à quoi il renonce, est bouleversant de retenue. Jusque dans son inexpression, sa gestuelle machinale et routinière, sa manière de parler, soignée et impersonnelle. Stevens aurait pu, avec un acteur moins raffiné, moins contrasté et rompu à la duplicité, devenir facilement froid et antipathique (car c'est après tout ce qu'il est). Hopkins lui apporte l'étincelle de sensibilité qui fait toute la différence, et qui est sa marque. Son visage est souvent impassible, figé, hautain. Mais à la moindre expression qui le traverse, l'acteur décuple l'émotion, d'une manière certes discrète mais absolument irrésistible de vérité, de naturel et de retenue. Il exprime à merveille ce qui est passé sous silence, dans le secret de ses personnages.
Il y a aussi ce film étrange et intéressant, Instinct, où le comédien prête sa nuance à un rôle poussé à bout, celui d'une sommité scientifique qui se consacrait à l'étude des gorilles, jusqu'à s'identifier à eux et épouser leur société et leur mode de vie contre celui des hommes, devenant l'un d'entre eux. Hopkins passe la première moitié du film prostré, mutique, immobile, n'explosant que dans des accès de fureur sauvages dont on s'apercevra plus tard qu'ils traduisent la révolte et la déchirure qui furent les siennes lorsque sa famille d'adoption fut décimée par des braconniers. Ces gorilles lui avaient appris ce qu'était la liberté totale et sans attaches. Ce mode de vie l'a éloigné de sa famille et de sa fille. Cela a marqué l'esprit de cet homme fou de douleur et de révolte qui, peu à peu, va consentir à parler et communiquer à nouveau pour s'expliquer.
Comme souvent, un rôle qui aurait pu paraître improbable dans le contraste extrême qu'il propose devient humain et touchant grâce à l'acteur et à sa faculté d'aller dans l'extrême en tombant rarement dans le ridicule ou l'attendu, mais en retenue et par des gestes discrets, un simple regard parfois, il devient touchant. Hopkins sait mieux que personne installer une humeur, imposer un rythme en faisant très peu de choses. Personnellement, je déplore toujours un peu quand il se grime, à la actor's studio, car son visage est tellement intéressant, d'une beauté et d'une expressivité si singulière dans sa puissance minimaliste, qu'il n'a pas à se maquiller.
Dans un film plus anecdotique, La couleur du mensonge, adapté du très beau roman La Tâche de Philip Roth, c'est grâce à son charisme et sa forme de grâce que le film retient l'attention. Il endosse le rôle ambigu de Coleman Silk, prof d'université taxé injustement de racisme. Il est en quête de justification et de réhabilitation et pour dévoiler l'absurdité de cette accusation, il va dévoiler le secret de sa vie à un écrivain. Il se laisse également entraîner dans une liaison avec une jeune femme qui est son contraire. Ce rôle va comme un gant à Hopkins, à la fois notable distingué et paria, mis à l'écart.
Dans Rencontre avec Joe Black c'est encore sur ce même registre qu'il joue, puisqu'il y est un homme d'affaire brillant qui rencontre sa mort et doit mettre sa vie en ordre. D'un coup, il est au pied du mur, projeté hors de tout ce qu'il considérait comme normal, hors de son rôle aussi, puisqu'il doit donner un avant goût de la vie à la mort (incarnée ici par Brad Pitt, le mystérieux Joe Black, le visiteur que l'on n’attendait pas mais que l'on doit bien se résoudre à accueillir). Ce film est trop long, un peu alambiqué et bancal, mais il a quelque chose de très attachant : c'est la fragilité d'Anthony Hopkins dans la peau de cet homme en sursis, contraint de revenir à l'essentiel, à tout ce qu'il avait négligé, parce qu'il se trouve soudain condamné. Il exprime à la fois fébrilité, noblesse, colère et résignation, un rôle très riche et très beau qui lui permet de déployer l'ampleur de son jeu et sa force d'émotion (notamment dans cette scène impressionnante où il a une crise cardiaque avec la douleur intense qui passe sur son visage pétrifié par la stupeur de la vie qu'on arrache).
On pourrait dire que sans avoir joué à proprement parler des rôles de psychopathes très souvent, c'est en Hannibal Lecter qu'il a trouvé sa place, composant des personnages qui sont des contradictions totales, alliance de contraires. C'est un trait que l'on retrouve dans beaucoup de ses rôles, des gens à la fois élégants, esthètes, parfois même aristocratiques mais désaxés ou déstabilisés (c'est même le cas du pourtant très respectable Wilcox dans Retour à Howards end).
Hopkins a eu dans les années 90 très peu de rôles conventionnels de ce point de vue et est assurément le maître des contrastes et des contradictions qui sont si durs à exprimer et qu'il parvient à suggérer sans cesse, sans forcer le trait, incarnant la complexité la plus profonde avec un naturel et une impassibilité rares, d'où l'inconscient affleure constamment. Il ne plonge jamais dans l'archétype et se serre toujours brillamment de la fêlure d'un personnage même lorsqu'elle n'est que sous-entendue.
Incarner les grandes figures historiques
Hopkins, grâce à son charisme et sa présence à l'écran, s'est assez souvent imposé pour incarner des personnages historiques d'envergure, dans des rôles extrêmement complexes que seul un acteur doué d'une grande finesse pouvait rendre crédibles. On le retrouve donc périodiquement, épousant l'intensité, la sécheresse et la cruauté de Picasso, rongé par les démons intérieurs de Nixon ou explorant les souvenirs de Ptolémée. Il était également prévu qu'il incarne Hemingway. Il est devenu l'homme qui évoque la grandeur et l'Histoire à lui seul, capable d'imposer sa présence et son jeu dans un destin hors du commun, de se hisser à ces hauteurs sans jamais se perdre dans une image simplifiée, déshumanisée, faussée par le recul.
Sa prestation dans le Nixon d'Oliver Stone est magistrale à ce titre. On serait tenté de faire la caricature et le procès à charge d'un personnage aussi trouble, menteur compulsif et rongé par sa soif de pouvoir et de reconnaissance. C'est assurément le postulat de départ de Stone. Cependant, en choisissant Hopkins et sa sensibilité profonde, Nixon devient humain dans sa faiblesse, touchant et shakespearien dans le tourbillon des mensonges et trahisons qu'il a accumulés sans espoir de rédemption, condamné à épouser sa supercherie et à renoncer à la gloire dont il rêvait. Evidemment, l'objet du metteur en scène n'est pas de présenter le président déchu en victime. Pourtant, il est vulnérable et faible, le jouet de la fortune, et d'une fatalité tragique à laquelle il ne saurait échapper. Et c'est dans le regard perdu de l'acteur que l'on trouve cette faille, une fois encore. Il joue en se servant de la faiblesse de son personnage, de son doute permanent sur sa légitimité. Il insuffle un coeur à celui dont le film suggère qu'il en était dépourvu. Stone a d'ailleurs affirmé à posteriori qu'il n'était pas sûr de retrouver dans le regard de Nixon, l'humanité qu'il y a dans celui d'Hopkins.
C'est là qu'est sa grande force, ne pas se laisser écraser par la figure qu'il interprète, lui insuffler quelque chose de lui, à la fois cette rigueur et cette sensibilité qui furent souvent siennes dans d'autres rôles. Encore un rôle en clair-obscur, mais toutefois au coeur des tourments d'une âme damnée, avec toutes les nuances que cela implique. Tiraillé entre ses valeurs et sa fonction, entre l'homme qu'il tente d'être et celui qu'il est, Nixon est une manière de contradiction, comme l'acteur les affectionne, commettant le mal quand il veut faire le bien. Ce personnage sombre que l'on s'attendait à détester (d'autant que le metteur en scène n'est pas vraiment tendre avec lui) devient en grande partie grâce à l'acteur une sorte de Richard III moderne, ce qui confère au film une dimension de plus. C'est un film politique, certes. Sur le Watergate évidemment et la chute d'un président, mais c'est aussi une réflexion incroyablement profonde et juste sur la faute (presque le péché) et la faiblesse humaine. Hopkins permet dans son interprétation de dépasser le fait historique et d'atteindre au symbolique. Le symbole d'un homme qui a trop de pouvoir et qui ne sait que l'utiliser pour lui-même, se faisant ainsi l'esclave et la victime d'un système qu'il n'a pas su transcender.
Dans Alexandre, il incarne le narrateur, Ptolémée, à la manière d'un choeur dans une pièce antique. Ce grand film malade se structure sur sa voix, celle d'un vieillard nostalgique qui revient sur les idéaux de sa jeunesse, composant une sorte de panégyrique au conquérant, fasciné à l'image du metteur en scène par les aventures du jeune roi de Macédoine et se faisant l'écho de ses idéaux. Il est celui qui vous guide au fil du film, vous donne la ligne directrice, une présence permanente et discrète, un peu à l'image du personnage qu'il incarne dans Bobby d'Emilio Estevez, également un peu en dehors de l'action, comme une figure tutélaire, une sagesse omnisciente et vénérable. C'est ainsi qu'on le trouve récemment sous l'oeil de Stone, à mille lieues de la fièvre torturée de Nixon, un guide respectable et celui qui a l'expérience, comme une légende vivante, dominant le propos, en retrait, presque au delà de ce que raconte le film.
La chose est assez étrange d'ailleurs. Lui qui est doué pour plonger au coeur de l'âme d'un personnage, le voilà statufié, panthéonisé, à la périphérie, réduit à sa grande mais simple présence, ce qui est souvent le revers de la médaille pour les acteurs qui ont eu assez de reconnaissance pour devenir des références. On ne les engage plus pour ce qu'ils peuvent encore découvrir, explorer, défricher, mais pour ce qu'ils ont fini par représenter. Au fur et à mesure qu'Hopkins avance en âge, il devient cette figure auguste, noble et raffinée de la maturité qui rappelle le personnage du Guépard de Luchino Visconti, à la fois vénérable, sage et aristocratique, plein d'une grande autorité morale.
Cependant, même dans les reconstitutions historiques, il lui arrive de se jouer de cette image comme c'est le cas dans Amistad de Spielberg, où il joue un président des Etats-Unis fils d'un des pères fondateurs de la nation, un vieillard excentrique et espiègle, à l'âge canonique, un original, une fois encore. Hopkins se laisse difficilement rattraper par la respectabilité, il y a en lui un grain de folie qu'il peut rendre inquiétant (dans la peau d'Hannibal Lecter ou bientôt dans la Faille) ou allègre comme ici. Il n'est jamais aussi bon que lorsque ses personnages lui permettent d'avoir plusieurs dimensions. Ainsi, il est l'homme qui va prêter sa voix pour défendre les esclaves à la cour suprême, mais il sera aussi obnubilé par la culture de ses fleurs et totalement déroutant en véritable excentrique.
Derrière l'expression respectable et vénérable de ce grand comédien, il y a cette excentricité là, qui le rapproche beaucoup dans ce sérieux mêlé de fantaisie de l'univers de Tchekhov, qu'il affectionne particulièrement (tant est si bien qu'il a réalisé un film, August, adapté d'une de ses pièces, Oncle Vania).
C'est ainsi qu'il est exceptionnel, jouant toujours sur plusieurs registres avec une sensibilité et un art consommé de la nuance, de la sobriété et de la suggestion (la moindre de ses expressions, même un sourire discret, est porteuse d'émotions riches). Il est un maître qui fonde ses personnages sur leurs contradictions, les humeurs contrastées et parfois même opposées qui les définissent. Il est l'acteur qui cherche la faille, et qui fonde son jeu sur les forces souvent contraires, et parfois même sans rapport évident entre elles, qui font la richesses des personnages marquants.
Ce parti pris l'impose comme l'un des plus grands acteurs de son temps, de ceux dont chaque apparition a sa valeur, parfois dans des films qui n'en méritent pas tant. Il est entre deux traditions, la grande école des comédiens anglais classiques, tels Judi Dench ou Laurence Olivier, mais avec l'audace des grands acteurs américains comme Brando, Pacino, de Niro.


















