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M. NIGHT SHYAMALAN : DEBAT DE LA REDACTION

Tout sur PHENOMENES - La Critique - Photos - Le 2008-06-18 15:14:31


Le phénomène Shyamalan se serait-il éteint au bout de deux films ?

Flavien Poncet

Une telle interrogation prend en compte deux a priori sur le cinéma de M. Night Shyamalan.
Le premier postulat, d'ordre filmographique, entend faire débuter la carrière de Shyamalan cinéaste avec Sixième sens (1999), ceci omettant ses deux films initiaux : Praying with Anger (1992) et Wide Awake (1998). Un tel choix ne veut comprendre Shyamalan que comme un cinéaste des ténèbres, révélateur des ombres diluées dans le tableau du quotidien. Il est important de ne pas omettre qu'il a cosigné le scénario de Stuart Little (1999) la même année où il réalisa Sixième sens (1999). Occulter la part familiale qui foisonne dans l'oeuvre de Shyamalan rend certains de ses films (nourris de cette familiarité) plus décevants. La Jeune fille de l'eau (2005) a été aux yeux de bien des habitués une des plus grandes déceptions car il provient davantage de ses deux premiers films que du fameux Sixième sens.


Le second postulat, d'ordre critique, prétend que le génie liminaire de Shyamalan se serait évanoui dans les tréfonds de son indépendance. Thèse défendue par de nombreux critiques, cette déception proviendrait d'un fait précis. Depuis sa rupture avec Disney (cf. The Man Who Heard Voices or How M. Night Shyamalan risked his career on a fairy tale and lost de Michael Bamberger et David Bordwell, éditions Broché), datant de Le Village (2003), Shyamalan défend une liberté de ton fait du métissage souligné de la fable et du film d'angoisse. Cet assortiment antinomique, déjà latent depuis Sixième sens, a été accentué par la « prise de liberté » (autant qu'Hollywood le permet) du cinéaste. Concordant avec cette rupture, ce phénomène Shyamalan mort après deux films correspondrait à une libération de l'imaginaire du cinéaste. Ce phénomène-ci, inattendu par le public et la critique, mérite d'être éclairci pour prouver que, non, le phénomène Shyamalan ne s'est pas éteint au bout de deux films.

Le dernier de ses deux « premiers » films est, aujourd'hui encore, un de ses plus grands. Incassable (2000) poursuit la veine spectaculaire engagée par Sixième sens en traitant les effets de spectacle sur un ton mineur, comme un adagio profond, qui érigerait du commun hollywoodien l'extraordinaire sensationnel. En ce sens, Shyamalan rejoint Hitchcock. Comme le « maître du suspense », Shy fait des êtres du quotidien les héros d'une aventure extraordinaire. Bruce Willis, mari et père en crise existentielle survivant mystérieusement à un accident de train équivaut à Cary Grant, homme d'affaire pourchassé sans raison connu par un avion au milieu d'un champ désert. Pris dans un flux mené par une force étrangère, les personnages de Shyamalan comme d'Hitchcock doivent mener la barque dans un fleuve tumultueux. Spielberg fait cela depuis longtemps, d'E.T. L'Extra-Terrestre (1982) à la Guerre des mondes (2005). La force d'Incassable est d'adapter de façon indéniablement singulière un genre aux consonances populaires. A ne regarder que l'ensemble, ce « deuxième » film n'est rien d'autre qu'un film de super-héros comme des dizaines sont en production dans les studios américains. La douceur grave avec laquelle Shyamalan développe son personnage, la place importante qu'occupe la prise de conscience du pouvoir sans aucune ellipse facile, en affrontant chacune des étapes psychologiques, en fait une oeuvre aux ficelles subtilement tissées.


Le problème réside dans l'articulation que le cinéaste a mené entre ce sagace Incassable et le polémique Signes (2002). Sans avoir vu Signes mais en ayant beaucoup lu et surtout beaucoup entendu parler, ressortent des différents sons de cloche un ton de désapprobation. Le twist final (marque désignée de Shyamalan) serait décevant au plus haut point, atteignant les sommets du ridicule. Sans pouvoir constater, il est nécessaire dès lors de replacer la suspecte jonction (celle qui ferait passer Shyamalan de génie à escrocs [même rengaine que pour Woody Allen]) entre Incassable et Le Village (2003). Le Village serait un mauvais film à écouter une bonne poignée de personnes. Peut-on sincèrement penser cela ? Le pathétique dont semble souffrir Signes est entièrement absent de ce film-ci. Empruntant, comme pour chacun de ses films, un fait extraordinaire, Shyamalan réussit à écrire une fable merveilleuse sur l'illusion du monde, sur la finitude et l'au-delà dans un ton très maîtrisé et gorgé d'esprit. Film de suspense, Le Village contient de nombreuses problématiques qui meuvent le cinéma de ce début de XXIème siècle. Révélation réaffirmée de l'illusion cinématographique, mise en scène des extrémismes, réinvention du suspense comme art de l'hallucination, nécessité de se défaire des pères. Chacune de ses interprétations possibles habitent les plans de Le Village ce qui en fait une oeuvre majeure du cinéma.

Le film qui succède à Le Village emprunte une voie différente sans lui être étrangère. La Jeune fille de l'eau, tire son parti davantage de la fable que de l'angoisse. C'est finalement cette double inspiration qui caractérise entièrement le cinéma de Shyamalan (y compris, dans une moindre mesure, ses deux vrais premiers films). Auteur en devenir, plus prometteur que Spielberg ne le fût, Shyamalan n'a pas encore réussi à convertir le public à l'hybridation de son cinéma. Tantôt film d'angoisse (Sixième sens, Signes, Phénomènes), tantôt fable crépusculaire (Incassable, Signes, Le Village), il faudra s'habituer à ce rythme pour pouvoir mesurer enfin pleinement la force du cinéma de Shyamalan.

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