ESPION(S) : INTERVIEW NICOLAS SAADA - PART.2
Tout sur ESPION(S) - La Critique - Photos - Le 2009-01-26 02:05:11ESPION(S) de nicolas saada
Comment avez-vous écrit le scénario, extrêmement crédible, d'Espion(s) ?
Chacun a sa vision du genre, des enjeux, son regard sur ce qu'est l'espionnage. A titre personnel, dès que j'écris, j'essaie déjà de faire de la mise en scène. Il faut qu'à la lecture du scénario, ceux qui y sont confrontés ne sentent pas un objet fini, romanesque - pour moi, ce n'en est pas un. On ne peut pas parler de bon ou de mauvais scénario mais plutôt des bons ou des mauvais films qui en découlent le scénario est une première étape, une indication, une direction. Ce n'est pas forcément le film. Quand j'écris le scénario, j'essaie de mettre beaucoup de style visuel, de manière à ce qu'à la lecture, les gens le ressentent. J'inclus aussi la musique, les silences, les bruits de la ville, la lumière. Je donne souvent des indications très précises sur l'atmosphère de la scène, son climat visuel sans pour autant indiquer le mouvement et les positions de caméra. Je suis plus sur la sensation que le spectateur doit ressentir et qu'ensuite, je dois retranscrire au tournage. Par exemple, l'atmosphère de mon court Les Parallèles était déjà là. Cela vient peut-être du fait qu'il y a beaucoup d'écrivains que j'aime beaucoup comme Goodis ou Jim Thomson, qui ont un sens de l'écriture économe hors du commun et une capacité d'observation et de description des atmosphères. Ainsi, visuellement, on est très vite intrigués par ce que l'on lit. Et c'est ce que le scénario me permet d'approcher : le film que je veux faire. C'est la première considération qui pourrait expliquer le réalisme d'Espion(s). La deuxième chose, c'est que je me suis également penché sur toutes les tensions géopolitiques actuelles depuis le 11 septembre 2001, m'intéressant très vite au cas de la Syrie. Sans vouloir le systématiser pour autant ; au contraire, ce qui m'intéressait, c'est que c'est un pays laïc, qui a un rapport extrêmement duel au terrorisme international et qui vit lui-même une lutte interne permanente pour obtenir la récompense des pays occidentaux et en même temps, le soutien de pays extrêmement radicaux comme l'Iran. Cet entre-deux me passionnait. C'est un pays qui est très en avance dans le monde arabe, qui s'est profondément nourri du monde occidental et en même temps, il souffle toujours le chaud et le froid dans le jeu international et diplomatique. Il a aussi d'excellents services secrets formés par le KGB. Donc pour moi, tout cela constituait un antagonisme par rapport aux personnages principaux qui ne soit pas manichéen, tout en évitant de construire des « méchants ». Cela me permettait de créer le personnage de Malik que je ne défends absolument pas, tout en en comprenant parfaitement les motivations. C'est quelqu'un qui par rapport à Claire, Peter ou Vincent a fait un choix. Il s'y tient parce que pour lui, il n'y a pas de gens biens et le film de ce côté-là lui donne un peu raison. Il a une logique duelle et les inspirations pour son personnage sont autant le docteur Anderson dans Notorious que celui joué par Fernando Rey dans French Connection. Un personnage que j'aime beaucoup parce que je n'ai jamais envie de le juger. Et je crois qu'Alexander Siddig qui est quelqu'un d'extrêmement cultivé et fin, a beaucoup aimé l'écriture du personnage, il aimait l'idée d'un arabe moderne. Quelqu'un qui s'assume, qui prend tout ce qu'il y a à prendre dans le monde occidental et qui en parallèle, fait ses affaires. Cela crée un antagonisme crédible, légèrement différent des fixations traditionnelles et que l'on ne peut découpler de ce qui se passe dans le monde d'aujourd'hui. Il y a un choc frontal de civilisations à l'heure actuelle et en même temps, il y a des sous-chocs, des plaques sismiques plus secrètes qui font que beaucoup de choses s'opposent, se recomposent... Par exemple, quand on a commencé le tournage du film, il y a eu une rupture des relations entre la France et la Syrie et à la fin du montage, El-Assad est venu en visite en France. Par les recherches que j'avais faites, apparaît vraiment la permanence du chaud et froid dont je parlais, que j'avais en quelque sorte anticipée. Et à la mort de Malik à la fin du film, je n'ai pas sous-titré le dialogue pour laisser la liberté au spectateur d'interpréter la scène comme il l'entend, mais l'intervention des services secrets peut être vue comme une correction des actions de ce dernier, actions qui seraient allées trop loin par rapport aux intérêts du pays. On peut voir cela comme un règlement de comptes inter-services secrets. Espion(s) est donc aussi un film sur les dommages collatéraux. En effet, tous les personnages sont victimes de dommages collatéraux, Vincent mais aussi Peter que je ne juge pas, qui est à la fois lâche et complètement amoureux de sa femme.
ESPION(S) de nicolas saada
Il y a un véritable refus de la caricature dans le film et une volonté d'aller à l'encontre des stéréotypes communs...
Ce qui m'a beaucoup aidé, c'est la présence d'Archie Panjabi. A la base, le rôle n'était pas écrit pour une indienne. Mais le fait qu'elle accepte et veuille à tout prix le rôle, cela m'a permis de dire autre chose dans le film. En Angleterre aujourd'hui - une très bonne mini-série comme Brits en parle -, il y a des gens qui veulent s'intégrer et qui sont issus de l'immigration. Ils veulent aussi intégrer les institutions anglaises comme MI-5, Scotland Yard, l'anti-terrorisme pour faciliter l'intégration plus tard de ceux qui souhaiteront faire partie prenante de la société anglaise. C'est pour cela que j'aime beaucoup la figure d'Archie, c'est une femme qui élève seule un enfant et qui surprend même Malik au dîner parce qu'elle l'assume et fréquente même des Français comme Vincent. C'est une femme très émancipée. Quand on la voit face à Fouad, à la fin du film dans le bureau du MI-5, on voit qu'elle est face à quelqu'un de plus borné face à sa culture d'origine. Il y a ainsi deux hypothèses qui se font face et cela m'a permis de rendre le film moins manichéen, plus moderne et subtil.
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