Pour bien finir l’année et le cycle Shyamalan que j’avais débuté avec Incassable, il y a maintenant quelques mois, j’ai décidé de parler du meilleur film du monsieur : Le Village. Retour sur le film qui a le plus divisé les fans de Night, au point de créer désormais deux groupes : les pro et anti Shyamalan. Le Village est l’apogée de son style néo-classique mais comme tout pic, Le Village est aussi le début d’un changement dans son œuvre et la perception de celle-ci.
Petit rappel des faits. Son premier coup de maître, Sixième Sens, avait apporté à son auteur beaucoup de respect de la part du public et de la critique internationale. Et aussi énormément d’argent et de confiance de la part des studios en général et de Touchstone en particulier, qui s’intéressa à lui dès Incassable. Seulement son second film (en réalité son quatrième) à sortir internationalement ne fit pas les mêmes recettes. Shy renouait donc avec le succès public (toujours moindre qu’avec Sixième Sens) avec son invasion d’aliens (Signes). Très attendu au tournant, Le Village était l’un des évènements marquants de l’année 2004. Ce fut aussi le film qui provoqua le plus de dissidences auprès des spectateurs et critiques du monde entier. Retour donc sur l’œuvre phare du cinéaste.
Le marketing du film, comme souvent pour les films du bonhomme, accentuait beaucoup le côté film d’horreur. Ce qui, vous en conviendrez, est une erreur monumentale après la vision de ce chef d’œuvre ! Mais Touchstone avait envie de parier sur le côté horrifique de la chose. Rien qu’à revoir la bande annonce de l’époque maintenant, on peut se dire que l’axe choisi, pour vendre le film, n’était pas le bon. Musique grossièrement accentuée, plans choisis pour faire son petit effet kiss cool… Rien ne prédisposait le spectateur dit lambda à se préparer à la vision d’une œuvre aussi pleine.
Introduction et indications au spectateur
L’ouverture se fait au noir sur un travelling ascendant qui scrute les branches d’un arbre, en noir et blanc. Le nom des acteurs principaux apparaît puis disparaît dans d’élégants fondus enchaînés. Donc à ce stade, Joaquin Phoenix a le rôle principal. Précisons que pendant toute le production du film avec les news qui nous parvenaient au compte goutte, Sigourney Weaver, était la tête d’affiche du projet. Première surprise. Cela ne sera pas la seule. Puis on passe à un plan noir où vient s’inscrire le titre qui sonne comme le glas (magnifiquement secondé par un coup de grosse caisse). Première partie du générique inquiétante avec sa flute mystique. En l’espace d'une minute, une première indication est donnée au spectateur : vous êtes devant un mystère. L’angoisse naît. Puis le reste du casting et de l’équipe technique apparaît, sur des plans noirs avec inserts de plans d’arbres cette fois-ci filmés avec plus de déséquilibre. Le premier plan, un travelling ascendant bien droit, est secondé après le carton du titre par ces plans en contre plongée qui tournoient un peu dans tous les sens. Pour s’achever sur un plan de forêt en contre plongée, qui donne une plus grande vue de l’espace, plus inquiétante et imposante aussi, qui sera l’élément moteur du métrage : la forêt. A l’origine le film s’intitulait The Woods. Avec tout ce que cela comporte de connotation. Rappelez vous Blanche Neige et les peurs qu’elle projetait sur cette forêt nocturne. En jouant sur des peurs enfantines et très ancrées en chacun de nous Shyamalan ne fait qu’interroger nos peurs enfouies. Le noir, les fantômes, les aliens et maintenant les bois… C’est aussi une allusion à l’expression « l’arbre qui cache la forêt » (traduction sommaire : subjectif contre objectif ?). Instantanément on sait qu’il se cachera quelque chose derrière ce que l’on veut bien nous montrer. Et le réalisateur en a bien l’habitude !
Débute alors la première scène. Ouverture au noir en fondu, des gens apparaissent au premier plan. La caméra zoome pour finir sur un homme seul (Brendan Gleeson), penché sur un cercueil. Le groupe face à l’homme. Avec une belle séparation, qui symbolise bien l’une des thématiques du film (le collectif face à l’individuel), mais qui peut aussi indiquer une coutume ancienne (grâce aux costumes, on est dans le passé) où la famille est laissée seule avec le défunt, Shy donne énormément d’indications sur le film que nous allons voir. Les propos de l’homme restent indistincts et deviennent enfin audibles. On comprend le chagrin mais en tant que spectateur on arrive à la fin de sa phrase (« cette main que je tiens…donc laisse moi marcher…). Sûrement des propos religieux, directement liés à l’état du bonhomme (on apprend plus tard que le personnage couché a un problème de jambe). Ce n’est pas véritablement la première phrase du film. Elle arrive à la fin du second plan (zoom sur l’homme éploré) et en voix off (technique utilisée à plusieurs reprises dans le film). Pas une voix narratrice mais une voix d’un personnage dans une scène qui suit. Ici c’est celle du fondateur du village, Edward Walker (William Hurt). Les premiers mots sont, à la seconde vision bien plus évocateurs : « We may question ourselves at moments such as this. Did we make the right decision to settle here ?” (on peut se questionner dans des moments tels que celui ci. Avons-nous fait le bon choix de s’installer ici ?). Et c’est dans des mots de remise en cause de tout un système (on le verra plus tard), que débute le métrage. On sent directement que le film ne sera pas un horror movie lambda. Cette phrase se termine sur le troisième plan du film qui indique clairement l’époque : 1897. Dès les premiers plans, on assiste à un enterrement émouvant, la musique se fait clairement mélancolique (c’est la dualité musicale de l’œuvre angoisse/mystère vs. mélancolie), le groupe face à l’homme, le questionnement d’un homme sur un choix, éclairci plus tard dans le film, et une époque précise donnée, qui disparaîtrait au profit de nouvelles valeurs (notamment monétaires lors de la deuxième révolution industrielle). On est dans un village donc, loin des villes et des progrès. La musique mélancolique tient autant au moment filmé qu’à la disparition de toute une société et ses traditions. En ce sens, le film fut très critiqué pour passéisme, pour avoir un discours réactionnaire. Alors qu’on verra plus tard dans l’analyse que Shyamalan a un discours bien plus ambigu que celui rapporté par la plupart des dissidents de l’œuvre.
Ce qui est assez drôle en fait, c’est que dès le début, l’indication temporelle n’a pas empêché certains spectateurs roublards d’anticiper la fin et de ne pas se fier à ce qui est montré. Et je pense que cet exemple révèle bien plus de choses sur le rapport des spectateurs au cinéma moderne. Roublard, le spectateur refuse de rentrer dans un monde codifié, un univers donné car il attend toujours la fin, le twist, avec impatience, comme un gage de qualité intellectuelle, une fin en soi. Personnellement je préfère être bercé par un univers, me laisser porter et finalement être surpris. Surtout quand le film est fait avec autant de précision. Mais ce n’est pas une généralité, tout le monde n’a pas vu le film avec ce regard, mais ces spectateurs là (les roublards) sont ceux qui, la plupart du temps, ont détesté le film. A y regarder de plus près, Shyamalan s’était tiré une balle dans le pied avec son premier twist sur Sixième Sens. Il est l’un des précurseurs (avec Fincher) du rebondissement de dernière minute qui chamboule tout. Le spectateur était donc en droit d’attendre un twist. Mais contrairement à énormément de films des années 2000 où tout reposait sur ce rebondissement final (qui a dit Saw ?) au détriment d’une vraie histoire, de vrais personnages de cinéma et d’un vrai point de vue, les films de Shy en général et The Village en particulier, ne s’attachent guère à en faire un leitmotiv. D’ailleurs cette révélation, arrive bien avant le mot fin. La classe quoi ! Mais il est vrai que Shy ayant relancé une mode, suivi de près par des centaines de tacherons, a malheureusement incité son spectateur à se méfier des histoires que l’on nous raconte. En tout cas la révélation du Village, m’a étonnamment surpris et je suis content que personne ne l’avait vu avant moi dans mon entourage.
Retour à l’intro du film. Lors du quatrième plan (deuxième scène) où Edward Walker, rempli d’émotion, finit sa phrase, on peut voir au premier plan, le père éploré qui prend la main du fondateur du village, comme pour dire que ça va aller, que oui c’était la bonne décision. Inquiétudes donc sur la nature de ce village. Puis lors de ce repas de funérailles où tout le monde est convié, les premiers bruits venants de la forêt, se font entendre. Noah Percy (Adrien Brody), l’idiot du village se réjouit (on comprendra pourquoi par la suite), sous l’œil désespéré de ses parents (Celia Weston et John Christopher Jones). Après cette scène austère et angoissante (que se cache t-il dans ce bois ?) on repasse à des scènes de vie, filmées en tableaux. Vaisselle faite main par des petites filles, une femme allant nourrir les bêtes, d’autres travaillant dans des serres où des hommes viennent leur parler, pour finir sur deux jeunes femmes balayant leur porche. La musique, toujours lyrico mélancolique rappelle un passé enfui. On croirait voir des images sépia (même si les plans sont en couleur, les couleurs choisies reflètent l’esprit sépia). D’ailleurs la seule couleur vive (la fleur rouge) va être enterrée pour ne pas alerter les monstres des bois. On verra plus tard l’importance des couleurs. D’ailleurs c’est l’un des plans signature du film (un des mes préférés). En un plan séquence, deux femmes font virevolter leurs robes en travaillant, avec insouciance, jusqu’à ce qu’un détail vienne casser cette légèreté. En suivant le parcours de ces femmes, la caméra de Shy réalise un plan séquence d’une infinie beauté, rappelant que le dialogue est un plus dans un film et que rien ne vaut un plan séquence à la steady, exécuté avec beaucoup de lyrisme, qui en dit bien plus que n’importe quel dialogue. Plan fixe avec deux femmes qui tournoient, puis inquiétude, la caméra effectue un léger travelling descendant sur la plante rouge, puis suit le déplacement des femmes (l’empressement de retrouver le calme). Puis il revient au plan fixe, la plante rouge enfin enterrée. Léger travelling ascendant qui cadre le porche frontalement cette fois-ci, en plan fixe. Le calme est retrouvé. Elles reprennent leur activité. Mais filmé non plus de profil en plan américain, mais frontalement en plan de demi ensemble (beaucoup plus éloigné), le filmage nous renseigne étonnamment sur les personnages et l’histoire. Ces villageoises sont heureuses mais apeurées. La seule vision de cette plante rouge est prompte à leur filer un flip qui nous échappe encore à ce moment du film. La joie anodine d’une petite danse n’est que succincte face à leur crainte. Tout cela filmé sans coupe.
Après l’enterrement, le repas austère et les premiers bruits, les tableaux de vie avec inquiétude de la couleur rouge attirant les bêtes, on passe à une quatrième séquence de nuit, cette fois-ci. La musique jusqu’à présent mélancolique, se teinte. On passe à l’angoisse réelle. Un homme seul, en haut d’un poste de garde, surveille la forêt. Les craquements de branches, ainsi que la nuit, apportent le mystère et l’angoisse à la suite du film. Puis on passe à un plan d’eau, de jour cette fois-ci, avec le reflet d’un personnage drapé de rouge. Qui est-il ? La couleur étant bannie (la fleur enterrée, l’habit jaune du gardien) cela ne peut être que le monstre ! Après cette séquence, l’intrigue débute réellement avec la découverte du cadavre d’un animal par des enfants. Le professeur, qui n’est autre que le fondateur (Walker), va leur expliquer les rudiments de base face à ceux dont on ne parle pas.
En six minutes l’intro du film donne toutes les clés pour découvrir l’œuvre. Quels sont les enjeux (le choix d’habiter sur ces terres), l’intrigue (les bois avec leurs monstres), et présente un village tout sauf heureux, apaisé, sympatoche. Plutôt une tentative de la part des villageois de vivre dans l’innocence. Frappé par le mort d’un enfant, puis la découverte d’un animal écorché, Shyamalan évoque plus qu’il ne montre mais frappe fort. La mort rode dans ce village malsain. On a donc droit à une introduction fabuleuse (l’une des plus efficaces et l’une des plus programmatiques du 7ème art) où l’intrigue est ses ramifications sont solidement posées. Par contre aucune trace d’un personnage principal ou un héros quelconque.
Personnages
Les premières séquences croquent les anciens (à table, au conseil) mais présente par la suite l’acteur principal du film (qui passera le relais) : Joaquin Phoenix. Interprétant Lucius Hunt, fils de Alice Hunt (Sigourney Weaver), membre du conseil des anciens, Joaquin Phoenix trouve ici son rôle le plus émouvant, le plus puissant aussi. Celui d’un héros courageux, un peu fou, jeune homme presque mutique, amoureux de la fille Walker, Ivy (Bryce Dallas Howard). Déjà dirigé par Shyamalan dans Signes, dans le rôle du petit frère aimant et aidant, Phoenix était l’acteur parfait pour le rôle un peu bourru du héros peu commun. Son envie de rejoindre the towns (les villes) est une envie purement désintéressée. Son but est d’aller chercher des médicaments qui peuvent sauver des vies. Ce héros progressiste qui ira jusqu’à franchir les bois, défiant sa peur pour sauver des enfants, est un héros qui connaît une extraordinaire bravoure. Malgré tout il reste peu courageux pour annoncer son amour à Ivy. .
Contrairement à lui, son amoureuse est une farouche aventurière, très garçon manqué, qui brave son handicap personnel (elle est aveugle), pour aller rejoindre les villes par amour pour Lucius. Car le héros n’est pas seul, il est deux. Sous la forme d’un couple. Le ying et le yang. L’une prend le relais de l’autre en beau milieu de film et devient l’héroïne principale de l’intrigue.
Le reste du casting compose le village : les anciens vs. le reste de la population. Ceux qui dirigent face à ceux qui suivent. Seul le personnage d’Adrien Brody, handicapé mental, sort du lot par sa liberté de penser. On apprend plus tard dans le métrage son importance dans l’agissement des bêtes. C’est peut-être le personnage le plus ambigu et le plus problématique de l’œuvre. On verra pourquoi par la suite.
Choix artistiques
Les couleurs sont d’une importance capitale dans l’œuvre de Shyamalan au même titre que ses découpages, ses choix de réalisation, ses scripts ou encore son travail sur le son et les dialogues. Ici comme pour Sixième Sens, Incassable ou Signes, les couleurs automnales sont légion. Au vu des couleurs des feuilles (marrons avec un reste de vert), de la plaque mortuaire en début de film (il reste visible le –ber soit de september, october ou november, je pencherai plus pour october) on est en pleine demi saison qui annonce la rudesse de l’hiver. Cette saison splendide aux variations de couleurs de la nature, est une saison de transition, de mutation de quelque chose qui est entre la clarté de l’été et la froideur de l’hiver. Forcément un élément va basculer. L’élément rouge est l’élément déclencheur du drame. Autrefois une poignée rouge annonçant sa mort au docteur Crowe, une veste rouge annonçant un personnage diabolique (une femme dans la gare d’Incassable) ou encore un ballon rouge qui éclate prévenant du drame qui se trame (Cole enfermé dans un cachot dans Sixième Sens), la couleur rouge symbolise pour Shyamalan et pour beaucoup, le côté agressif des choses. Dans Le Village, elle est la couleur à bannir, celle qui excite ceux dont on ne parle pas. On voit bien que cette couleur vivace détonne dans ces couleurs presque sépia de l’œuvre. D’ailleurs saluons le travail remarquable effectué par Roger Deakins (No Country for old men dernièrement). La plus belle photo des films de Shyamalan. Il retranscrit une époque, un univers bien particulier. Avec ses éclairements à la bougie, on est directement mis dans un passé qui nous est inconnu.
Mais revenons à la couleur rouge tant utilisée par Shy. Il lui donne ici une importance capitale, presque un personnage à part entière. Avant un signal qui alertait le spectateur, elle est désormais un ennemi qu’il faut combattre dès que sa présence innonde le champ de vision (les scènes d’enterrement de la fleur, des baies que Noah donne à Ivy, celles cueillies plus tard par Lucius pour preuve ultime de bravoure, celle du costume des monstres…).
Ensuite le lyrisme de la mise en scène. En plus de la lumière de Deakins, Shyamalan réussit un ralenti d’une beauté époustouflante qui réhabilite un effet passé de mode. Lors de la scène de la première attaque officielle, Ivy attend son amoureux, persuadée qu’il viendra à sa rescousse. Le mouvement de la caméra, celui de la robe d’Ivy virevoltante, ou encore leur course vers la cave est un manifeste de précision de mise en scène. Ce qui met en lumière le perfectionnisme du bonhomme. Quatorze semaines de story-board acharné avec son story-boarder officiel, Brick Mason. A la fin de ce travail, le film est presque fait pour Shy. En tout cas visuellement déjà bien avancé. Ce perfectionnisme amène fatalement une logique d’auteur imparable. Jamais on sent que les choix apportés au film sont vains ou inutiles. Cette méticulosité rapproche directement le cinéaste de deux géants : Hitchcock et Kubrick. Il n’y qu’à voir cette déclaration d’amour splendide de Lucius à Ivy où tous deux de profils discutent dans la pénombre en plan séquence. Superbe, osé, et magnifiquement écrit, ce bout de cinéma est l’un des meilleurs manifestes de l’art cinématographique. Puis le baiser tant attendu, éludé par un balayement de la caméra qui part filmer une chaise vide (motif récurrent de l’œuvre). Avec cette scène qui évite les champs-contrechamps de rigueur pour ceux qui n’innovent pas, Shyamalan prouve qu’avec de vieilles recettes on peut faire des superbes films.
Lyrisme de la mise en scène, parfaitement secondé par le lyrisme du score de James Newton Howard, qui se surpasse toujours pour Shyamalan. Ici entre mélancolie et angoisse, il signe une fois de plus une partition avec instruments à vents et résonances, qui fait la signature des films de Night. Hitchcock était cité là haut pour sa précision de metteur en scène. On pourrait désormais citer la relation Shyamalan/Howard comme une belle suite de la collaboration Hitchcock/Herrmann.
Insérer de l’humour dans certaines scènes, un humour très décalé est une vraie bouffée d’oxygène qui ne nuit jamais au rythme du film, mais désamorce plutôt des situations trop tendues. Pour exemple, ces scènes où Lucius lit ses textes au conseil, trop timide pour parler avec éloquence. Ou encore cette déclaration ratée de la sœur d’Ivy à Lucius, qui lui dit en substance qu’il ne faut plus cacher leur amour (alors qu’elle seule ressent quelque chose). Ici Shy maîtrise parfaitement son humour décalé. Tous ces choix apparaissent comme légitimes et profondément en osmose avec le sujet et les thématiques traitées.
Un film nuancé qui crée l’ambiguïté
Le Village a divisé, je pense pour deux raisons. La première : son twist. Et la seconde : son propos nuancé. Le twist car les gens en avaient ras le bol de voir un rebondissement, comme dit plus haut, mais ce sont surtout les propos qui causèrent le plus de tort à Shy.
Ecrit après le 11/9 le film parle d’une société de personnes qui créèrent dans les années 80, un monde artificiel retranché dans une réserve, loin du monde qui les entoure, suivant des préceptes du passé. En cela on peut voir une analyse sur les Amish, dont la première règle de vie est : « Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure ». Evidemment à travers ce courant, Shy critique le système des religions qui entourent les fidèles mais surtout ceux qui dirigent ces religieux. Ici, les fondateurs ne prêchent nullement mais se servent de la peur pour éloigner leurs fidèles des forêts qui donnent directement sur le vrai monde. La manipulation va jusqu’à faire croire à ces fidèles (qui ici ne sont que villageois naïfs) que des monstres peuplent ces forêts là. Belle métaphore des terroristes qui se servent de la religion pour perpétrer les pires atrocités. Mais ce que Shyamalan dit en substance, c’est que ces américains, poussés dans leurs retranchements (ici l’atrocité des crimes urbains) peuvent eux aussi aller très loin pour pouvoir mettre en pratique leur idéologie. Ce qui ne les empêche en rien d’être touchés de l’intérieur (Noah est celui qui poignarde Lucius). Belle métaphore d’une Amérique qui aurait eu tendance à vouloir se replier sur elle-même à la suite de ses attentats. Et belle critique des dirigeants religieux voire politiques qui se servent de la peur comme instrument de manipulation ultime.
En revanche le film magnifie la foi qui peut animer ses personnages. C’est mue par l’amour que Ivy va arriver à la fin de son périple. Ces plans, motifs récurrents de l’œuvre de Shy (main tendue vers l’autre, ensemble main dans la main, qu’on peut voir ici et ailleurs, dernièrement plusieurs fois dans Phénomènes). Cette foi personnelle est toujours liée à l’amour. Et c’est cela qui a crée l’ambiguïté auprès de nombre de spectateurs. Est-il pour ou contre les fondateurs de ce village ? Vu la dernière scène on aurait tendance, à tort, à croire que Shy acquiesce. Alors que pas du tout, il acquiesce juste au sentiment amoureux qui peut pousser des êtres à se dépasser. Il faut pour cela voir les merveilleuses séquences dans la forêt et le périple que vit Ivy, pour comprendre son réel point de vue.
Mais dans ce film, Shy d’humeur plutôt dépressive face au monde actuel, enfonce le clou avec le personnage de Noah. Le simple d’esprit qui, ailleurs est celui qui s’en sort (regardez dans Cube par exemple), est ici remis à sa place, non pas comme le psychopathe de service (récurrence du cinéma d’horreur par exemple) mais bel et bien comme la victime number one de toute société dirigée par des humains rongés par le secret, qui manipulent leurs ouailles. Notre monde va mal et la naïveté (enfin presque car Noah sait ce qu’il se passe sans comprendre le pourquoi du comment) du simple d’esprit lui coûtera cher dans un monde où il vaut mieux être mentalement préparé. Et c’est sur ces différents tableaux que Shy dresse une vision noire de ce monde utopique qu’est celui du repli sur soi.
Son avis aussi sur le progrès reste nuancé. Le progrès pour le progrès (dans le sens d’un meilleur monde, ici les maladies) n’est pas possible, provoquant un tollé chez les dirigeants de ce monde, mais il est possible lorsque celui-ci est animé par un amour aveugle (tiens tiens) et une foi inébranlable qui désarme n’importe quel être humain. A cet égard la séquence poignante où Ivy, sortie du bois, demande au garde forestier, qui n’en croit pas ses yeux, des médicaments, est un grand exemple de la foi qui anime son personnage et qui désarme le jeune homme qui, au départ, croit à une blague. En cela, pour progresser Shyamalan n’a-t-il pas pousser ses personnages à accepter les choses pour avancer à ne plus avoir peur ? Ne peut-on dire que Shy n’est pas le réactionnaire décrié ici et là avec ce film ? Je pense qu’évidemment Shy n’est pas réac’. Des valeurs new age ici et là peut-être, sûrement même, mais jamais réac. Sinon ils continuerait à faire avancer ses personnages dans l’aveuglement total. La décision finale des fondateurs de continuer à mentir aux villageois, n’est pas la vision de Shyamalan de la vie mais bel et bien une critique d’une société dirigée par des hommes et des femmes faillibles, qui doutent, et qui prennent des décision irrémédiables, souvent atroces. Mais c’est un reflet très juste de nos sociétés actuelles (comme passées). En cela on peut voir l’ambiguïté de l’être humain dans cette œuvre. Une vision très dure mais réaliste.
Le Village ou le plus grand film de son auteur ?
Je n’irai pas par quatre chemins : oui, oui et encore oui. Par la richesse de ses sous textes, la qualité de son intrigue, de ses rebondissements, de son interprétation, de sa fabrication, Le Village est une œuvre multiple où plusieurs genres se côtoient pour ne faire qu’un (film fantastique, drame romantique, conte). Un grand film des années 2000. D’ailleurs celui que je préfère des années 2000, représentant parfaitement son auteur dans son plus bel atout. Un homme perfectionniste qui travaille d’arrache pied à la constitution d’une œuvre fondamentale. A jamais seront gravées dans ma mémoire ces séquences uniques, bouleversantes. C’est aussi son film le plus ambitieux formellement, celui qui marquera à jamais les esprits par la qualité de sa mise en scène. C’est aussi celui qui comporte le plus de stars (Weaver, Phoenix, Hurt, Gleeson, Brody) et qui fait découvrir au monde entier le talent et la beauté de Bryce Dallas Howard, que l’on retrouvera en sirène dans La Jeune fille de l’eau, deux ans plus tard. Et cette histoire d’amour… Ahhh l’amouuuur. Il n’a jamais été aussi bien représenté ou en tout cas aussi élégamment représenté. Rien que pour cet angle le film est à découvrir pour ceux qui ont peur de ne voir qu’un énième film à twist. Le Village se présente donc partagé entre deux pôles : noir par sa description d’une société étouffante et lumineux par l’amour que Ivy porte à Lucius. Deux pôles qui rappellent magnifiquement que la vie est ambiguë et que malgré le fait de manipuler son audience pour la surprendre (contrairement aux fondateurs du village), Shy ne ment jamais sur la réalité à laquelle Le Village fait formidablement écho.
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Voilà le cycle Shy se termine ici. En attendant la nouvelle année pour un nouveau cycle d’un autre de mes auteurs favoris. Merci d’avoir lu jusqu’au bout.